Pourquoi ces deux psychiatres croient dans le régime cétogène pour soigner leurs patients
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Et si en changeant du tout au tout le contenu de ses menus, un patient souffrant de dépression pouvait voir ses symptômes s'amenuiser, voire disparaître et se passer de médicaments? C'est une promesse alléchante, qui émerge et enthousiasme certains psychiatres. La psychonutrition ou psychiatrie métabolique, balbutiante en France, a de quoi intéresser. En effet, de plus en plus de médecins assurent que notre alimentation a un poids considérable sur notre santé physique certes, mais aussi mentale. Et pourrait modifier le développement de maladies psychiatriques, mais aussi de maladies neurologiques. Ainsi, le régime Mind est recommandé pour améliorer l'état des patients Alzheimer quand le chercheur français Guillaume Fond conseille de prendre certains compléments alimentaires pour protéger son cerveau... Georgia Ede, psychiatre à l'Université d'Harvard depuis 25 ans, fait partie des convaincus que notre alimentation peut devenir une bonne prévention. Et elle émet une hypothèse originale: le régime cétogène pourrait aider les patients atteints de troubles mentaux de façon spectaculaire. Une conviction qu'elle détaille et partage dans son essai Nourrir son cerveau, soigner son mental *. Notre Temps l'a rencontrée.
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C'est quoi le régime cétogène?
Le régime cétogène (ou keto) existe sous différentes déclinaisons: régime du Dr Atkins, cétogène tranquille développé par Georgia Ede, régime carnivore.... Il partage avec le régime méditerranéen et les recommandations répandues un principe essentiel: revenir aux aliments que la nature nous donne. En gros, il faut se détourner de tous les produits transformés.
En revanche, il se différencie de la doxa nutritionnelle sur plusieurs points: il faut quasiment supprimer les sucres, rapides comme lents (adieu donc pâtisseries, sucre blanc, alcool, mais aussi pâtes, riz, pommes de terre, pain et même certains fruits), les légumineuses et avoir un apport assez important de produits animaliers (viande, poissons, œufs, fromages…) et très élevé en bonnes graisses (huile d'olive, de coco, beurre, saindoux…). Pas de panique, les légumes crus et cuits sont autorisés. Ce qu'on peut résumer par cet exemple: avoir chaque jour 10% d'apports en glucides (autour de 50g), 30% de protéines et 60% de lipides. Ce régime va à l'encontre à la fois de principes écologiques et surtout de nombreux messages clés qui invitent à limiter le gras, la viande rouge, la charcuterie et à privilégier les légumes, les fruits, les légumineuses et les céréales complètes…
Que se passe-t-il dans notre corps quand on suit le régime cétogène?
Les principes du régime cétogène peuvent laisser dubitatif: pourquoi supprimer le sucre et le remplacer par le gras pourrait être bon pour notre santé physique et mentale? Pour Georgia Ede, énormément de personnes, à force d'excès de sucre, sont devenues résistantes à l'insuline, souvent sans le savoir. Or, si l'on est très conscient aujourd'hui des risques pour notre santé physique du diabète et de son explosion, on connaît moins les ravages sur le cerveau de cette résistance à l'insuline. Mais beaucoup d'études démontrent que les personnes diabétiques ont plus de risques de développer une maladie mentale (dépression, trouble anxieux…) et que réciproquement, les personnes atteintes de troubles psychiatriques sont plus souvent touchées par le diabète que les autres.
A force de "nager" dans le sucre, le cerveau n'arrive plus à s'en servir comme carburant. Bonne nouvelle, il est possible de lutter contre cette résistance à l'insuline. Comment? En troquant le sucre contre le gras. Car les graisses ne provoquent pratiquement aucune sécrétion d'insuline. Si le régime cétogène n'est pas précisément défini (certains privilégient la viande, d'autres les légumes), l'idée est d'abaisser le taux d'insuline en faisant en sorte que le corps passe en cétose, c'est-à-dire qu'il prenne pour carburant ces corps cétoniques, venus des bonnes graisses.
Pourquoi ce régime cétogène pourrait améliorer la santé mentale?
Le régime cétogène n'a rien de récent… Les chercheurs l'étudient depuis 1921, car il est prescrit dans l'épilepsie depuis un siècle. Mais quantité d'études récentes se sont penchées sur ses effets dans d'autres maladies du cerveau. Une étude sur 16 étudiants dépressifs, parue en septembre 2025, dévoile que le régime cétogène a permis de faire baisser les symptômes dépressifs dès la 6e semaine de 59% et la 10e semaines de 71%. Beaucoup plus efficacement que les traitements, assurent les auteurs de l'étude. Un petit essai mené à Stanford publié dans la revue Psychiatry Research, révèle que ce régime alimentaire contribue à "stabiliser" le cerveau et améliore la santé mentale de 21 patients schizophréniques ou bipolaires.
Albert Danan, psychiatre à Toulouse et adepte de ce régime depuis 9 ans, a mené un essai clinique en 2022**, paru dans la revue Frontiers in Psychiatry, sur 31 patients atteints de schizophrénie, bipolarité ou dépression depuis des années. "Au bout de trois semaines seulement, tous avaient moins de symptômes, les schizophrènes n'entendaient plus de voix, les dépressifs voyaient une amélioration de leur humeur, 96 % ont perdu du poids, ce qui est rare chez des patients sous psychotropes, certains ont pu baisser la dose des traitements et on a constaté moins d'hospitalisations", nous explique-t-il.
Des études qui dessinent un espoir pour les patients, mais qu'il faut prendre avec un peu de distance en raison du petit nombre de participants, encore moins nombreux à tenir sur la durée ce régime drastique, ou l'absence de groupe placebo… Reste que le régime cétogène semble passionner de plus en plus de chercheurs. D'autres travaux, sur les maladies psychiatriques, mais aussi neurologiques comme Alzheimer, sont en cours.
"Le régime cétogène n'est pas la panacée en matière de santé mentale, nuance Georgia Ede. Toutefois, d'après mon expérience clinique, la plupart des personnes qui souffrent de troubles psychiatriques en tirent des bénéfices et celles qui réussissent à suivre le régime à long terme sont souvent capables de réduire le nombre et/ou les doses de psychotropes qu'elles prennent." Nuance de taille: si les patients craquent et arrêtent ce régime, les symptômes reviennent.
Faut-il se lancer dans le régime cétogène?
Certainement pas seul! Ce régime, drastique et cher (au vu du prix des poissons, viande par rapport aux pâtes), n'est clairement pas pour tout le monde. Georgia Ede, qui l'a épousé depuis 13 ans, différencie bien la prévention pour tous et un traitement efficace pour certains malades psychiatriques. Dans le premier cas, la médecin invite à privilégier les aliments non transformés, limiter le sucre, mais c'est à chacun de trouver sa recette personnelle et voir comment on se sent et ce qui est supportable sur le long terme.
Dans un deuxième temps, et uniquement pour les personnes qui souffrent de troubles psychiatriques, peut-être faut-il aller plus loin et tester le régime cétogène. Mais dans ce cas, il faut suivre la liste des aliments autorisés à la lettre pour que votre corps passe en cétose. Et surtout se faire accompagner par un médecin, une diététicienne, votre psychiatre…
Pour le moment, l'approche ne fait pas consensus. Les patients psychiatriques ne risquent pas grand-chose à essayer de changer leur alimentation, accompagnés et par paliers, plaident Georgia Ede et Albert Danan. "Ces patients entendent qu'ils ont une maladie mystérieuse, qu'ils ne seront jamais "normaux", qu'ils auront toute leur vie des traitements, qui souvent ne marchent pas bien, ont des effets secondaires, sur le poids, la fatigue, la libido", insiste Georgia Ede. L'avantage, c'est que l'approche nutritionnelle reste compatible avec la prise de médicaments et un accompagnement par une psychothérapie. "Ce n'est pas juste de ne pas informer les patients psychiatriques sur cette opportunité!", ajoute Albert Danan, qui prescrit cette cure depuis des mois à ses patients.
Pourquoi parle-t-on si peu de cette piste qui pourrait s'avérer révolutionnaire pour les patients? Car la psychonutrition reste un domaine récent et les études sont en cours. "Nous avons grandi dans une culture où les traitements sont la seule réponse, justifie Georgia Ede. Un médicament, c'est rapide, c'est facile… du moins au début. Beaucoup de patients se découragent, car ils ont déjà essayé quantité de régimes… sans succès. Mais nous ne mesurons pas encore le pouvoir de l'alimentation."
*Nourrir son cerveau, soigner son mental, Editions Thierry Souccar, avril 2025, 26,90 €
** Le régime du docteur Danan comprenait 15 à 20% de protéines, 75 à 80% de matières grasses et 5% de glucides. Ainsi les patients pouvaient manger toutes les protéines, 2 tasses de crudités par jour, 1 tasse de légumes cuits, jusqu'à 100g de fromage, de la crème, mayonnaise, jus de citron, jusqu'à 1 avocat par jour, 2 carrés de chocolat noir à 85%, de l'eau et du bouillon.
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