Cette tradition inscrite au "Patrimoine culturel immatériel" a fait la fortune de la ville Rose
Cet article est paru dans le magazine Notre Temps Jeux
Un tissu qui fait la fortune de Toulouse, Albi, Carcassonne...
Dans une grande cuve, le coton trempe avec paresse. Bâton à la main, Denise Lambert, créatrice de Bleus pastel d'Occitanie*, récupère d'un geste sûr le tissu qui progressivement se teinte d'une couleur verdâtre. "Il faut être vigilant, la teinture au pastel est capricieuse", explique la maître artisan d'art. Essorant l'étoffe avec douceur, elle la suspend sur une tringle pour la laisser sécher. Comme par magie, la cotonnade passe du jaune clair au vert pâle puis plus foncé pour terminer par une belle teinte bleue. Un bleu profond, inimitable, le pastel. Celui qui, du XIe au XVIe siècle, a fait la fortune d'un triangle allant de Toulouse à Albi en passant par Carcassonne. Les hôtels particuliers, châteaux et pigeonniers qui ponctuent le paysage en témoignent. Le pigment de pastel est obtenu en recueillant l'écume à la surface des bains de teinture. Séchée elle donne la poudre bleue utilisée en peinture.
Une plante, Isatis tinctoria
A l'origine, il y a une plante, Isatis tinctoria dont les fleurs jaunes sont connues depuis l'Antiquité. C'est la feuille qui donne cette couleur si particulière. On la broyait pour en faire des pelotes rondes appelées cocagnes, "d'où l'expression pays de Cocagne", explique la pastellière. Après les avoir fait sécher, fermenter et durcir, elles étaient concassées et réduites en une poudre que l'on exportait en Allemagne, aux Pays- Bas, en Flandres, en Espagne… "Ce bleu est dû à l'oxydation, au contact avec l'air, raconte Denise Lambert. Aussi unique soit-il, il a bien failli disparaître". Mauvaises récoltes, guerres de Religion, arrivée de l'indigo des Caraïbes et apparition des colorants synthétiques ont contribué à faire baisser les rendements. Au point que la culture a quasiment disparu. Il aura fallu la détermination de quelques-uns dans les années 1990, pour que l'histoire du pastel recommence.
Denise, l'Américaine, et son mari Belge, Henri, sont de ceux-ci. Tous deux se sont pris de passion pour la plante. À Lectoure dans le Gers, à force de recherches et de patience, ils ont réappris les gestes d'hier. Partie ensuite en Haute-Garonne, à Roumens, Denise transmet aujourd'hui son savoir-faire à sa fille, Mariam. "Cette teinture est l'une des plus délicates qui soit. On ne maîtrise rien. Tout dépend de la qualité du tissu, de la pression atmosphérique, du pH de l'eau…" Plusieurs étapes sont nécessaires. La première consiste à rendre soluble le pigment dans une cuve-mère. Les tissus trempent ensuite un à deux jours dans l'eau pour ouvrir les pores puis la teinture peut commencer. À froid, sur tissu mouillé. "En fonction de nos commandes, nous travaillons avec des cuves claires, moyennes ou foncées. Les textiles sont immergés entre trois et sept fois dedans. Il faut savoir lire le tissu. La couleur est vivante", explique celle qui travaille aussi bien pour les stylistes que pour les particuliers. Refleurissant sur les terres du Lauragais, le pastel est aujourd'hui sauvé. En 2021, en effet, la France a procédé à l'inscription de cette tradition au "Patrimoine culturel immatériel".
La couleur des puissants
Longtemps, le bleu a été celui de la royauté et des puissants d'Europe. Parce qu'il faut une tonne de feuilles fraîches d'Isatis tinctoria pour obtenir 2 kg de pigment, le pastel est une plante rare et précieuse. Seuls le plus riches pouvaient se l'offrir. Ce bleu reconnaissable entre tous est aussi celui de la cape des mousquetaires et des uniformes de l'armée napoléonienne.
Graine de beauté
Adoucissantes, antiseptiques, cicatrisantes et nutritives, riche en oméga 3, 6 et 9… Les propriétés du pastel sont connues depuis toujours. À Toulouse et dans les environs, on cultive donc cette plante pour en faire des cosmétiques. Pressées à froid pour en extraire l'huile, ses graines sont exploitées par plusieurs laboratoires comme Graine de pastel ou encore Terre de pastel qui proposent toute une gamme de produits et des lieux de détente.
Les mots de l'artisan pastellier
Ennoblisseur: nom de l'artisan qui teinte le textile. Il le rend noble, plus beau, grâce à un ensemble de procédés qui améliorent sa tenue et son aspect.
Déverdissage: laissés à l'air libre, les tissus passent du vert au bleu par oxydation.
Bleu d'enfer: du bleu naissant, le plus clair, au bleu d'enfer, le plus noir, en passant par l'alazado et le turquin, le pastel se décline en 13 nuances.
Agranat: c'est le nom occitan qui désignait autrefois la poudre de pastel.
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