Comment parler de la mort avec les enfants?
Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°671
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Un sujet difficile à aborder
C'est seulement à l'adolescence que j'ai découvert que la mère de Bambi était tuée par un chasseur! Car quand je regardais ce dessin animé étant petite, ma mère avançait systématiquement la cassette vidéo pour sauter ce funeste événement", se souvient Blanche, 32 ans. Les parents de cette trentenaire ne sont certainement pas les seuls à avoir tenté de gommer la mort du quotidien de leur enfant. À vrai dire, nous les comprenons fort bien tant le sujet est difficile à aborder. "Ce silence des adultes est lié à l'angoisse fondamentale que tout être humain porte en lui face à sa finitude. Surtout, ces dernières décennies, la mort est devenue encore plus taboue et cachée que par le passé: elle intervient le plus souvent à l'hôpital et ne fait plus vraiment partie de notre environnement quotidien. Nous pensons donc qu'il faut absolument en protéger les enfants, pour leur bien, et ne surtout pas leur en parler tant que cela n'est pas indispensable, tant qu'ils n'y sont pas confrontés directement", observe Béatrice Copper-Royer, psychologue, coautrice avec Marie Guyot de Comprendre un enfant ou un adolescent en deuil, éd. Eyrolles (2025).
Se dérober est vain
Des précautions sans doute illusoires parce que la mort fait très tôt partie de leur univers. Pour s'en apercevoir, il suffit de les observer lorsqu'ils jouent. "On dirait que tu es mort!" les entend-on s'exclamer. Et quelques minutes plus tard: "Et maintenant, on dirait que tu n'es plus mort!" "Vers 4 ou 5 ans, cette question est abordée par les tout-petits avec une certaine légèreté car ils n'ont pas encore conscience de l'irréversibilité de cet état. Ce n'est que vers 6 ou 7 ans qu'ils réalisent que la mort est définitive, qu'on n'en revient pas", explique la psychologue. À ce moment-là, ils peuvent se mettre à poser certaines questions teintées d'inquiétude, sur la mort de leurs propres parents ou sur ce qu'il y a après. "Récemment, mon petit-fils de 7 ans a pris un air très grave pour me demander si je m'occuperais de lui si ses parents mouraient. J'ai voulu le rassurer en lui disant que ses parents n'allaient pas mourir mais cela n'a servi à rien. J'ai essayé de parler d'autre chose, mais il est revenu inlassablement à sa question, jusqu'à ce que je lui promette de le prendre chez moi en cas de décès de ses parents", raconte Laure, 66 ans, encore secouée par cette conversation. Effectivement, un enfant en attente de réponses renonce rarement! "Si son entourage se dérobe, il se débrouille seul, se forgeant ses propres représentations de la mort, plus ou moins fantaisistes, plus ou moins rassurantes, plus ou moins sources de confusion. Le mieux est tout de même qu'il puisse se livrer à ce travail d'élaboration dans une interaction bienveillante avec les adultes", encourage Nicole Prieur, philosophe et autrice de Nos enfants, ces petits philosophes, éd. Albin Michel.
Procéder par images
Mais comment s'y prendre? "Il est intéressant de rebondir sur une question que l'enfant pose: et toi, que penses-tu qu'il y a après la mort? Bien sûr sans dénigrer ses interprétations, même si elles paraissent farfelues. Ensuite, l'adulte peut faire part de ses propres convictions avec subtilité, en précisant bien que ce sont les siennes et que d'autres personnes peuvent en avoir d'autres", insiste Béatrice Copper-Royer. "Transmettre ses valeurs et croyances – religieuses, philosophiques, etc. – à la jeune génération peut l'aider à mieux appréhender certaines interrogations existentielles comme la mort. À condition que cette transmission reste souple et ne soit pas enfermante", complète Nicole Prieur. Et pour ceux qui sont particulièrement mal à l'aise pour évoquer ce sujet, pourquoi ne pas emprunter une voie plus concrète? "Ma petite-fille de 9 ans adore passer des moments avec moi dans mon jardin. J'en profite toujours pour lui expliquer ce que je sais de la nature. Par exemple, je lui parle des plantes qui naissent d'une graine, grandissent, confient à leur tour des graines au vent ou aux insectes pollinisateurs avant de mourir. Je trouve cette image du cycle de la vie des végétaux très rassérénante", confie Georges, 71 ans. Voilà une excellente manière de faire comprendre que la vie ne s'oppose pas à la mort mais qu'elle la contient en elle: les deux sont intrinsèquement liées! Il est également possible d'orienter l'enfant vers certaines pistes de réflexion. Notamment en lui posant les questions suivantes: ne crois-tu pas que c'est en vivant le mieux possible que l'on peut plus facilement accepter qu'un jour tout s'arrête? Et pour toi, c'est quoi une belle vie? "L'objectif est de générer chez lui du désir, de l'idéal, de l'enthousiasme et de l'appétit de vivre pour l'aider à mieux lutter contre cette angoisse de la mort", propose la philosophe.
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La tristesse, ça passe!
Avoir de temps en temps ces petites discussions quasiphilosophiques avec un enfant produit des bénéfi ces énormes: d'une part, dédramatiser ; d'autre part, lui faire comprendre que la mort n'est pas taboue. "Ainsi, le jour où il y sera confronté à l'occasion de la perte d'un animal familier par exemple, certains jalons auront déjà été posés en amont, hors d'un contexte chahuté par le chagrin. Sa douleur n'en sera pas moins lourde mais le dialogue sera sans doute plus facile", note Béatrice Copper-Royer. "Quand notre chien est mort, j'étais très anxieuse à l'idée de l'annoncer à mon petit-fils de 7 ans qui l'adorait. Je ne voulais surtout pas lui mentir, lui faire croire que Touky était parti: mes parents l'avaient fait pour moi quand j'étais petite et je suis encore malheureuse de cette incertitude et cette incompréhension dans lesquelles ils m'avaient alors plongée! Je lui ai dit tout simplement que notre chien avait cessé de vivre car cette expression me paraît profondément juste et claire, peu susceptible d'entraîner une confusion", confie Marine, 70 ans. Rien n'empêche d'organiser une petite cérémonie d'adieu pour cet animal avec lequel nous avons de jolis souvenirs, dont l'enfant pourra imaginer lui-même le contenu et la forme. "L'essentiel est de le rassurer: il est normal d'être triste mais, heureusement, ça passe, car on ne reste jamais triste toute la vie", insiste la psychologue.
Des rituels rassurants
Quand c'est à la mort d'un proche – grand-parent, parent, frère ou soeur – que l'enfant doit faire face, l'enjeu est tout autre. "La perte d'une grand-mère ou d'un grand-père peut le rendre très triste s'il en était proche au quotidien. Mais il lui reste ses fi gures d'attachement principales, ses parents, et la tristesse est en général assez vite surmontée. En revanche, le décès d'un père ou d'une mère fait littéralement exploser sa cellule familiale. C'est un tsunami! Non seulement l'être cher n'est plus là mais l'autre parent, complètement dévasté, n'est plus du tout rassurant. De même quand un enfant de la fratrie décède", analyse Béatrice Copper-Royer.
Pendant longtemps, les familles ont eu pour habitude de tenir les jeunes enfants à distance des rituels funéraires. Aujourd'hui, les pratiques sont différentes, et c'est tant mieux! "Exclure un enfant, au motif de son jeune âge, de ces moments où toute une communauté se réunit pour rendre hommage au proche disparu, est à mon avis une erreur. Il a au contraire besoin d'être entouré par cette chaleur et cette solidarité, de constater que les autres aussi sont tristes, que les autres aussi ont aimé son papa ou sa maman", note la psychologue. Bien sûr, plus rien ne sera jamais comme avant pour lui. Mais cela ne doit pas signifier qu'un pesant silence doit s'installer. "J'ai perdu mon père d'une crise cardiaque quand j'avais 11 ans. Avec le recul, je suis reconnaissant à ma mère de la manière dont elle a persisté à parler de lui après le drame, avec humour, sans taire ses défauts, sans en faire un mythe ou un modèle inatteignable, mais pour qu'il reste vivant dans nos coeurs", confie Jacques, 45 ans. Bel objectif que de permettre à la vie de continuer, malgré la peine.
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