Notretemps.com Notretemps.com Notretemps.com

Sylvie, 80 ans,Yasmina, 27 ans et Capucine, 28 ans racontent: "C'est ainsi que marche notre colocation entre générations"

Se lancer dans une colocation, c’est déjà une aventure. Et qu’est-ce que cela change si celle-ci mêle les générations? Rendez-vous à Orléans, dans le Loiret, où six colocataires, jeunes et moins jeunes, femmes et hommes, ont vécu sous le même toit pendant près d’un an. Échanges avec Sylvie, Capucine et Yasmina sur cette tranche de vie intergénérationnelle qui déjoue les idées reçues.

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°670

article réservé aux abonnés La lecture de cet article est réservé aux abonnés

colocation intergenerationnelle debat Dézoomer
© Eric Durand
colocation debat notre temps Dézoomer
© Eric Durand

Qu’est-ce qui vous a incitées à vivre dans une colocation intergénérationnelle?

 Yasmina: Tester un autre mode de vie! Après avoir vécu en famille, puis dans un logement étudiant de seulement 9 m², j'ai pensé que cela serait intéressant de tenter l'expérience de la colocation. L'aspect intergénérationnel me permettait d'être avec des personnes d'âges, de points de vue, de milieux différents. C'était un moyen d'accéder à une diversité culturelle et sociale qui me manquait un peu chez moi.

Sylvie: Avoir une nouvelle expérience et vivre avec différentes générations. Je trouvais intéressant de rassembler dans le même lieu de vie trois seniors et trois jeunes en activité ou étudiants. J'ai un peu hésité avant de lâcher mon logement. Finalement, je me suis lancée et je ne le regrette pas.

Capucine: J'aime vivre en colocation dans des villes que je ne connais pas. C'est une manière d'appréhender un nouvel endroit avec des personnes qui en sont souvent originaires. Concernant le brassage des générations, ce n'est pas une expérience que je cherchais ou fuyais particulièrement: j'avais déjà vécu avec des personnes d'âges différents sans que cela soit mis en avant. J'ai découvert avec ce projet le terme "intergénérationnel", que je trouve un peu clinique. Je ne savais pas qu'il y avait un mot pour qualifier une chose qui me paraît normale.

Lire aussi> Solidarité, culture et rires, bienvenue dans une colocation intergénérationnelle

colocation débat Dézoomer
© Eric Durand

Avez-vous ressenti de l’appréhension avant d’emménager?

Capucine: Cela m'intéressait bien plus de savoir si les gens avec qui j'allais partager le même toit avaient déjà vécu en colocation que de connaître leur âge, c'est pour moi un plus gros facteur d'expérience de vie. Or il s'avère que ce n'était le cas de personne, à part moi. De plus, c'est la première fois, parmi mes expériences en la matière, qu'il n'a pas été possible de rencontrer les personnes avant d'emménager. Cela m'a beaucoup surprise, car faire connaissance avant de s'installer permet de sentir très vite si certains aspects sont rédhibitoires.

Sylvie: Non, d'autant qu'au début, c'était assez formidable. Ce que j'appelle la période de séduction! On ne se connaissait pas et on cherchait à se plaire. Les failles sont apparues par la suite, lorsque les personnalités des uns et des autres se sont révélées; le quotidien et la vie commune nous ont rattrapés. Dans les premiers temps, il y avait des frictions, mais jusqu'à un certain point. Cela se résolvait car nous partagions pas mal de choses et c'était agréable. On se voyait le matin, il nous arrivait de prendre des repas ensemble. À partir d'un certain moment, cela a commencé à se dégrader et les heurts sont arrivés. S'en est suivi le départ de deux personnes. C'est dommage parce qu'au démarrage, c'était impeccable.

Yasmina: J'éprouvais une certaine appréhension, oui. Je me demandais comment allaient se passer les échanges entre les différentes générations, comment jeunes et moins jeunes allaient réussir à s'entendre…

Lire aussi>Cohabitation entre générations: "On s'est mis en confiance très facilement!"

coloc intergenerationnelle debat Dézoomer
© Eric Durand

Les tensions sont-elles intervenues en raison de la différence d’âge?

Yasmina: J'ai été assez étonnée de constater, au final, que la communication a été plus compliquée entre seniors, qu'ils se comportaient entre eux comme des enfants, comme s'ils n'avaient pas la maturité à laquelle on pouvait s'attendre. Certes, ils avaient chacun leurs habitudes, leurs manières de faire, mais ce n'est pas parce qu'on a un certain âge qu'on ne doit pas se remettre en question et avoir une capacité d'adaptation. Ma place était différente, ayant rejoint l'aventure plus tard que les autres. Durant les moments de tension, surtout entre les seniors, j'ai été en quelque sorte la "Suisse", c'est-à-dire celle à laquelle les personnes venaient se confier en cas de discorde. Je recevais les différents sons de cloche mais je tenais à garder cette attitude de neutralité en évitant de trop m'impliquer. Heureusement qu'il y avait cette charte, un référent, une sorte de règlement intérieur équitable, qui permettait de poser les bases de ce qui est acceptable ou non.

Sylvie: La charte de cohabitation, rédigée avant l'emménagement, nous a servi d'étayage pour résoudre certaines tensions. Mais ce n'était plus suffisant lorsque les petites broutilles se sont transformées en conflits. Il est vrai que les problèmes sont plutôt survenus chez les seniors, en raison du caractère des uns et des autres, de véritables donneurs de leçons pour certains…

Capucine: Selon moi, il y a eu des blocages plus axés sur la perception des rôles et des genres que sur les âges… Certains réflexes dans le comportement des hommes et des femmes restent à changer, que l'on ait 17 ou 75 ans! Laver les toilettes, montrer du respect à autrui sans tomber dans des clichés ou des insultes sexistes par facilité dans un moment de tension… Mais il y avait aussi un décalage en termes de modes de vie et d'aspirations. Quand nous rentrions du travail ou de la fac, nous étions lessivés et avions besoin de nous poser, sans parler, tandis que les seniors avaient envie d'interactions sociales en fin de journée… Du coup, nous avions tendance à partir nous isoler dans nos chambres, non pas pour bouder mais pour nous ressourcer, ce qui n'était pas forcément bien perçu. Mais j'avoue aussi qu'au début j'étais tellement exténuée que je n'arrivais pas à me faire à manger, ni à laver mon linge… J'ai reçu un grand soutien des personnes de la coloc quand j'étais à ramasser à la petite cuillère. Cette entraide intergénérationnelle m'a beaucoup aidée au départ. Je n'aurais pas surmonté ces difficultés si j'avais vécu seule dans un appartement.

Lire aussi> Marie de Hennezel: "au sein des béguinages solidaires, personne ne cherche à faire de l'argent sur le dos des vieux"

colocation debat Dézoomer
© Eric Durand

Vous êtes-vous senties comme en famille, avec des gens que vous ne connaissiez pas?

Capucine: C'est là où il faut être vigilant car, effectivement, dans les premiers temps, on se sent comme en famille, mais on n'est pas en famille! Ce qui y ressemble, c'est qu'on se retrouve avec des gens plus âgés qui ont eu déjà une vie familiale, qui ont éduqué des enfants… Résultat, on pourrait se laisser aller à se faire materner, à laisser les seniors prendre en charge de nombreuses tâches, comme la préparation des repas… Or il n'y a aucune raison que Sylvie, par exemple, nous fasse à manger! Dans une colocation, tout le monde doit être sur un pied d'égalité, ce qui n'empêche pas l'entraide.

Sylvie: Même si je faisais bien la différence entre ma famille et la coloc, ayant élevé quatre enfants, j'avais au départ certains réflexes. Je nettoyais tout, passais systématiquement derrière les uns et les autres pour ranger les espaces communs Un jour, Capucine m'a demandé de la laisser tranquille pour faire la cuisine. Elle a eu raison. C'est important d'écouter car, effectivement, on n'a pas toujours conscience de nos habitudes, de nos manies. Je me suis calmée. J'ai beaucoup appris en vivant cette année avec les jeunes. Ne pas les empoisonner avec mon ménage et mon sens de l'ordre, les laisser libres de vivre, de s'exprimer, de s'organiser comme ils voulaient… En réalité, je n'avais pas envie d'avoir ce rôle maternel, et, du coup, j'ai appris à attendre mon tour pour faire le ménage.

Yasmina: En arrivant en France hexagonale, je m'étais déjà séparée de mes proches, donc aucun parallèle ne s'est produit; j'étais là pour rencontrer de nouvelles personnes, apprendre des autres, mais surtout pas pour me trouver une nouvelle famille!

Qu’est-ce qui a été une vraie réussite pour vous dans cette expérience?

Yasmina: L'aventure humaine et l'ouverture d'esprit! Avoir fait connaissance, réussi à m'entendre et à partager des bons moments avec des personnes inconnues, c'est une réussite en soi. Continuer de les côtoyer aujourd'hui est aussi formidable.

Capucine: Comprendre que ce qui est simple et naturel pour moi, par exemple donner sans attendre de retour, ne l'est pas pour les autres. J'ai appris à admettre les différences culturelles et à les accepter. Mais surtout, j'ai rencontré Yasmina, qui est devenue une de mes meilleures amies en France. En revanche, si c'était à refaire, je n'accepterais plus d'être filmée. Déjà que la colocation oblige de se mettre à nu devant des inconnus, alors quand, en plus, il y a une équipe de tournage qui vous filme dans cette situation, ça rajoute trop de complexité!

Sylvie: Le changement radical entre ma vie d'avant et celle d'aujourd'hui, tout ce que cela m'a apporté au plan humain, l'entraide, les activités partagées. Nous avons beaucoup ri et vécu des moments chaleureux. C'est une très bonne expérience de vie. Si j'ai eu du mal avec les personnes de ma génération, les jeunes m'ont, eux, beaucoup appris, transmis. Ils m'ont recadrée et permis d'évoluer. Grâce à eux, je me laisse moins marcher sur les pieds. Si c'était à refaire, je signerais sans hésiter! D'ailleurs je suis à la recherche d'une nouvelle colocation intergénérationnelle…

Lire aussi> Vivre chez soi: à Vauréal (Val-d'Oise), l'intergénération au service du bien-vieillir

Qui sont les participantes de notre débat sur la colocation intergénérationnelle?

Capucine Dézoomer
© Eric Durand

28 ans, célibataire, chercheuse en sciences politiques Ayant vécu longtemps au Canada et aux Antilles, elle a connu plusieurs expériences de colocation, l'un des meilleurs moyens selon elle de découvrir la culture d'un pays, d'une région. Comme sa grand-mère, avec laquelle elle a passé beaucoup de temps, avait pour habitude d'héberger des étudiants et des musiciens, elle était déjà familiarisée avec les échanges intergénérationnels à la maison. Elle a intégré cette colocation en décembre 2023.

Sylvie Dézoomer
© Eric Durand

80 ans, divorcée, 4 enfants, 7 petits-enfants, graphiste et ergothérapeute à la retraite Divorcée depuis 1998, elle a longtemps vécu seule. S'adaptant très facilement, elle a déménagé plus de vingt fois mais n'avait jamais vécu en colocation. Avec l'avancée en âge, elle a commencé à repenser sa façon de vivre et de se loger. Après avoir passé une annonce sur les réseaux sociaux, elle a été contactée pour participer à l'aventure en décembre 2023. * Nommée Sylviane dans le documentaire, mais elle préfère être appelée Sylvie.

yasmine Dézoomer
© Eric Durand

27 ans, célibataire, étudiante en développement informatique Originaire de la Martinique, elle n'avait jamais connu l'expérience de la colocation. Elle a toujours vécu en famille puis, à son arrivée en France métropolitaine, dans un logement étudiant du Crous (centre régional des œuvres universitaires et scolaires). Dernière arrivée, elle a rejoint les colocataires en février 2024.

Un documentaire sur leur expérience...

Une expérience surnommée Casa Mira, menée dans le cadre d'une réflexion sur les nouvelles façons de se loger et filmée pour donner lieu à un documentaire*La Colocréalisé par Thomas Raguet, Canal +, 2025. À regarder en replay sur canalplus.com

debat colocation Dézoomer
© Eric Durand

Prolongez votre lecture sur le sujet :

Commentaires (0)