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La greffe fécale, une thérapie d'avenir pour les maladies gastriques?

Comment des excréments pourraient sauver des vies? Avec une meilleure connaissance du microbiote, une nouvelle technique a vu le jour: la greffe fécale. Pour quelles maladies ce "traitement" récent et original change-t-il la donne? Comment peut-on transplanter des selles dans les intestins d'un malade?

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Des bactéries qui font des merveilles… Les mystères du microbiote intestinal, cet ensemble de bactéries bienfaitrices au sein de notre ventre, sont loin d'être percés. Beaucoup de chercheurs creusent une piste thérapeutique innovante qui s'appuie sur ce microbiote et semble prometteuse dans plusieurs maladies: la greffe fécale ou transplantation fécale. Un terme qui peut sembler étonnant, voire peu ragoûtant, puisque la seule façon d'accéder à ces bonnes bactéries, c'est de se servir de nos excréments. Et pourtant, extraire un échantillon de selles d'un donneur en pleine santé pour les transférer aux intestins d'un malade peut se révéler extrêmement efficace… du moins dans la seule pathologie pour laquelle ce "traitement" est actuellement validé en France: l'infection à Clostridioides difficile. On fait le point avec Julien Scanzi, gastro-entérologue qui réalise cette procédure, encore rare en France, depuis une dizaine d'années.

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Qu'est-ce que la greffe fécale?

On ne va pas introduire un organe dans le corps d'un malade, comme dans le cas d'une greffe de rein par exemple… mais un échantillon de selles. "L'idée de la greffe fécale consiste à transférer le microbiote d'un sujet sain dans le tube digestif de quelqu'un qui a une dysbiose importante, c'est-à-dire un déséquilibre de son microbiote", résume Julien Scanzi, gastro-entérologue à l'hôpital de Thiers.

Comment sélectionne-t-on les donneurs?

"Nous avons un protocole rigoureux pour sélectionner des donneurs sains avec des questionnaires de santé, des examens cliniques et pour éviter qu'on transfère chez le malade une autre bactérie ou un autre virus, souligne le médecin. Moins de 10% de volontaires sont suffisamment 'sains' pour pouvoir donner." Car on peut être en parfaite santé et traîner depuis des années un parasite ou une mauvaise bactérie sans s'en douter… N'importe qui ne peut donc pas donner ses selles.

Et concrètement, comme ça se passe? "On récupère les selles du donneur, on les dilue avec du sérum physiologique, on mixe dans un blender, on filtre, liste le gastro-entérologue et auteur de l'ouvrage Incroyable microbiote*. Puis, on rajoute une solution qui permet de conserver ce produit au congélateur à moins 80°." Afin qu'il soit disponible n'importe quand, à l'hôpital.

Comment se passe une greffe de selles?

En général, le patient receveur va faire une purge, comme avant une coloscopie, pour que ses intestins soient prêts à recevoir des nouvelles bactéries. Il existe ensuite quatre méthodes pour réaliser cette greffe fécale:

  • Par voie basse avec les lavements rectaux
  • Par voie basse avec une coloscopie (sous anesthésie générale)
  • Par voie haute: via une sonde qui passe par le nez et va jusqu'à l'estomac ou l'intestin grêle pour passer le transplant fécal. "Cela prend quelques minutes et se réalise facilement, sans avoir à endormir le patient", précise le gastro-entérologue.
  • Par voie haute: les selles sont transformées en gélules, mais "c'est un peu plus complexe à réaliser, donc assez rare pour le moment", prévient Julien Scanzi.

Pour quelle maladie est-ce aujourd'hui prescrit?

Pour le moment, cette nouvelle technique est réalisée uniquement pour une maladie: une infection multirécidivante à Clostridioides difficile. Une infection qui provoque d'intenses diarrhées, très courante. Elle touche quelques milliers de personnes en France chaque année, en particulier des seniors, qui ont pris des antibiotiques. En première intention, pour combattre l'infection due à cette bactérie, le médecin prescrit des antibiotiques. Malheureusement, la récidive est très courante: environ 25% des patients rechutent. "Parce qu'on n'a pas reconstruit en parallèle un microbiote riche, équilibré, diversifié, ce que permet la transplantation fécale", explicite le gastro-entérologue.

C'est seulement lors d'un troisième épisode d'infection à Clostridioides difficile que les patients peuvent se voir proposer cette greffe fécale, et uniquement dans certains hôpitaux. Ils seraient uniquement une centaine à bénéficier de cette technique chaque année.

"C'est la seule indication parfaitement validée au niveau international", reprend Julien Scanzi. Avec des résultats probants: "cette thérapie est efficace dans quasiment 90% des cas. C'est bien mieux que les traitements antibiotiques!"

Pour quelles maladies la transplantation fécale pourrait avoir un effet?

S'il n'y a pour le moment qu'une seule indication validée pour ce traitement novateur, de nombreuses équipes de recherche ont lancé quantité d'essais cliniques pour voir si la greffe fécale pourrait changer la donne dans d'autres maladies. Au premier rang desquelles, la rectocolite hémorragique, une inflammation chronique de la muqueuse intestinale qui fait partie des maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI) et qui fonctionne par poussées. "Plus d'une dizaine d'études scientifiques ont démontré l'efficacité de la transplantation fécale pour induire une rémission de cette maladie chronique", avance Julien Scanzi. Qui précise que pour le moment, cette thérapie n'est ni recommandée par les autorités scientifiques, ni entrée dans la pratique courante. "On ne sait pas si ça marche chez tout le monde, s'il faut des donneurs particuliers, s'il faut renouveler la procédure de façon régulière pour que l'efficacité perdure dans le temps..." 

Plus largement, des chercheurs s'intéressent à cette piste pour d'autres pathologies: la maladie de Crohn (une autre MICI), des maladies métaboliques, dans le diabète, des cancers et même la maladie d'Alzheimer! Mais attention, ce traitement, aussi enthousiasmant qu'il soit, n'est pas anodin. "À long terme, on ne sait pas complètement ce qu'on modifie", reprend Julien Scanzi, qui réalise des vidéos didactiques sur Instagram. Il faut toujours calculer la balance bénéfice/risque pour chaque cas particulier. "Une personne âgée de 80 ans qui risque de mourir d'une énième infection à Clostridioides difficile, c'est évident qu'il faut proposer une transplantation fécale. Par contre, faire cette procédure à un jeune de 15 ans, 20 ans, 25 ans qui souffre d'une maladie peu sévère alors qu'on ne connaît les conséquences à long terme de ce changement de microbiote, la question se pose. On ne maîtrise pas encore tout sur la transplantation fécale, c'est pour ça que pour l'instant, on avance doucement." Lui appelle à garder la tête froide… et attendre des études fiables pour savoir si la greffe fécale pourrait aider des patients atteints de cancers ou de maladies neurologiques.

Incroyable microbiote, Julien Scanzi , Editions Leduc, 2022, 22€. 

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