Notre édito de la semaine
L'édito de Marie Auffret: "Une épidémie silencieuse", le suicide des personnes âgées
C'est d'un sujet délicat dont j'ai envie de vous parler cette semaine. Il m'a été soufflé par la lecture d'un dossier paru le 6 août sur le site du Monde, largement consacré à la santé mentale des jeunes Français. Y est dressé un constat alarmant et éprouvant pour les jeunes atteints de troubles psychiques (de plus en plus fréquents) et leurs familles, qui peinent souvent à trouver réponses et prises en charge adaptées. Et c'est ainsi que de nombreux grands-parents se trouvent exposés, devant servir de soutien à la fois à leurs enfants et petits-enfants.
Ce que l'on sait moins, c'est qu'à l'autre extrémité de l'échelle de la vie, la situation est parfois elle aussi très préoccupante, comme en témoigne le nombre de suicide des personnes âgées, et notamment des hommes de plus de 85 ans. "On est face à une épidémie silencieuse qui trouve généralement peu d'écho auprès des médias", alerte le Dr Florian Porta Bonete, psychiatre spécialisé en gériatrie. En été, période particulièrement à risque pour les personnes isolées, il est urgent de tirer la sonnette d'alarme.
Car si, après plusieurs décennies de baisse, le taux de suicide dans la population française semble avoir atteint un plancher à la fin des années 2010, il reste très élevé chez les plus âgés, souligne l'Observatoire national du suicide: 2,7 pour 100 000 chez les moins de 25 ans, contre plus de 35 pour 100 000 chez les 85 ans et plus, et 3 fois plus chez les hommes de cette tranche d'âge. "C'est un problème de santé publique majeur et plus largement sociétal", constate le psychiatre.
Bien sûr, il ne s'agit pas de hiérarchiser et d'opposer les souffrances des uns et des autres, jeunes et moins jeunes, mais ce silence autour de celles des aînés m'interroge. Est-ce parce que ces chiffres contredisent l'image d'une fin de vie qu'on souhaite tous sereine? Parce que dans notre imaginaire, vieillesse doit rimer avec sagesse et surtout pas avec détresse? Ou parce que l'on considère l'isolement, la perte de sens, le veuvage comme inévitables et que l'on s'y résigne à la fois à titre individuel et collectif? Pourtant, ces situations sont autant de signaux à repérer avant un éventuel passage à l'acte, notamment chez des hommes réticents à demander de l'aide car élevés à une époque où exprimer sa fragilité était vu comme une faiblesse et où on leur enjoignait sans cesse: "Sois fort!"
La dépression chez les personnes âgées est "largement sous-diagnostiquée sous prétexte que lorsqu'on avance en âge, il serait normal d'être en souffrance morale, préjugé contre lequel il faut se battre", confirme le Dr Florian Porta Bonete, qui dirige une équipe intervenant en Ehpad pour le centre hospitalier Charles Perrens à Bordeaux. Quant à la pénurie de personnel professionnel, elle complique encore la prévention. D'autant qu'en médecine, la psychiatrie de la personne âgée est une spécialité récente qui attire peu, alors que les besoins de la population augmentent.
La responsabilité est aussi collective, comme le souligne le psychiatre: "Il existe parfois un manque d'intégration, une sorte de relégation des personnes âgées, un ressenti qui peut conduire à une forme de dépression et à un passage à l'acte."
Pourtant, les solutions de prévention existent: agir sur les facteurs déclenchants, renforcer l'intégration sociale, maintenir les liens. Un geste simple, quelques paroles peuvent tout changer … Un "Comment ça va?" adressé à un voisin ou à un proche qui se renferme peut déjà être une première main tendue dans la chaîne d'entraide, encourage le psychiatre. La souffrance, qu'elle soit physique ou morale, n'est pas une fatalité. Mais cet état des lieux préoccupant est une nouvelle fois le signe qu'au-delà de la question psychiatrique, il y a bel et bien urgence à changer le regard sur le vieillissement.
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