L'édito de France Lebreton: Osons la rencontre comme Roseline et Nassera

C'est une lettre que j'aurais préféré ne pas avoir à écrire. Pour éviter de raviver le souvenir d'il y a neuf ans, ce mardi 26 juillet 2016, où l'on apprenait la terrible nouvelle de l'assassinat du père Jacques Hamel. Une vie arrachée par la folie islamiste à un prêtre qui finissait de célébrer sa messe dans l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray, en Normandie. Quelques jours seulement après l'attaque terroriste de Nice qui coûta la vie à plusieurs centaines de personnes, nous étions de nouveau plongés dans l'horreur. À l'époque mon fils avait 13 ans. Je ne savais pas comment trouver les mots pour lui annoncer cette seconde tragédie. La joie a déserté les vacances. Nous nous sentions meurtris, atteints dans notre chair.

Mais il y a plusieurs semaines, un livre* est arrivé sur mon bureau. Son auteur est un collègue de longue date, le journaliste Samuel Lieven, par ailleurs directeur de la rédaction du Pèlerin (édité par Bayard). Sur la couverture, deux femmes que tout aux yeux du monde aurait dû séparer: Roseline Hamel, la sœur du père Hamel, et Nassera Kermiche, la mère de l'un des deux terroristes tués lors de l'assaut final, aux abords de l'église.

Ma première réaction, je l'avoue, a été celle de la méfiance. Comment ces deux personnes pouvaient-elles s'enlacer sur la photo? Le sous-titre, "Une amitié bouleversante" me laissait perplexe. Sommes-nous dans un monde de Bisounours? Et puis j'ai commencé à lire ce récit à trois voix, mené par Samuel Lieven. Je voulais comprendre l'incompréhensible. Et j'ai cheminé avec Roseline sur la possibilité d'un dialogue.

D'abord entendre son cri de douleur: "Qui peut souffrir plus que moi? À 76 ans, j'avais le choix entre me laisser mourir ou souffrir indéfiniment. Du fond du précipice, je demandais des comptes à Dieu. Mais j'ai senti que je ne tiendrais pas longtemps cette posture. Je ne pouvais pas l'infliger à mes enfants qui souffraient eux aussi. Je devais trouver un autre chemin."

Un jour, en prière devant une statue de la Pietà, Roseline scrute le visage éploré de la Vierge. Elle-même mère de deux garçons, elle se met à la place de la mère de celui qui a tué son frère, Nassera.

"Si un de mes fils s'était perdu en chemin et avait commis un tel crime, ma douleur ne serait-elle pas plus grande encore? Je devais rencontrer cette femme et la décharger de son lourd manteau de culpabilité."

Ensuite, il y a le premier coup de téléphone, puis la première rencontre.

"Son premier mot en nous ouvrant la porte a été: "Pardon." Je l'ai tout de suite rassurée: je ne suis pas venue chercher un pardon, mais pour essayer de gérer ensemble notre douleur de sœur et de mère. Nous nous sommes prises dans les bras."

Dans ce récit commun, l'une et l'autre revivent ensemble la terrible épreuve que chacune a traversée de son côté sans se connaître. Même si leur douleur ne s'effacera jamais, elles tentent d'avancer sur le chemin de la paix et d'une incroyable amitié.

"Mon frère Jacques et ton fils sont deux victimes du même terrorisme. Mon frère l'avait désigné avant de mourir: "Va-t'en, Satan!" Un terrorisme diabolique qui manipule des jeunes gens et les persuade que pour aimer Dieu, il faut tuer des innocents."

Parce qu'elles ont osé la rencontre, Roseline et Nassera portent ensemble leur douleur et continuent à vivre. "Notre lien nous a rendues à la vie", affirment-elles d'une seule voix.

"En racontant notre amitié, nous espérons apporter au monde un peu de lumière", glisse Nassera.

 * Sœurs de douleur, de Samuel Lieven, Roseline Hamel, Nassera Kermiche, 2025, éd. XO, 240p., 19,90€.