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Isabelle Carré: "Je suis vraiment une femme de ma génération!"

Elle illumine le cinéma depuis plus de trente ans. Avec "Les Rêveurs", adaptation de son premier roman, Isabelle Carré passe derrière la caméra. Rencontre avec une artiste bien décidée à donner de la voix.

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°672

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Vous adaptez votre roman "Les Rêveurs" au cinéma. Qu’est-ce qui vous a convaincue de passer du texte à l’image?

Isabelle Carré: Dès la sortie du livre, un producteur est venu me trouver pour qu'on travaille ensemble. Au fil du temps, il m'a persuadée que je pouvais avoir un langage cinématographique. Les chiffres liés à la santé mentale des jeunes, après le confinement notamment, ont achevé de me convaincre. J'ai pensé ce film pour ces jeunes, mais aussi pour les parents et grands-parents qui pourraient se sentir démunis face à leur détresse. J'aimerais qu'il offre la possibilité d'un dialogue et, pourquoi pas, qu'il aide à redonner goût à la vie.

L’histoire du film est la vôtre. Pouvez-vous nous en rappeler les contours?

Isabelle Carré: Le film parle d'une adolescente – que j'ai été, je ne m'en cache pas –, qui a été fragilisée par un ensemble de facteurs et qui passe à l'acte en avalant les médicaments de sa mère. Elle se retrouve en hôpital psychiatrique et, un jour, en voyant Une femme à sa fenêtre de Pierre Granier-Deferre, avec Romy Schneider, elle se reconnaît dans cette émotion débordante, décide de suivre des cours de théâtre et reprend goût à la vie. En montrant les ateliers d'écriture que j'anime, à la Maison de Solenn notamment, j'ai voulu faire le parallèle entre la psychiatrie d'hier et celle d'aujourd'hui. J'ai voulu ce film comme un partage d'expérience d'une femme de 54 ans.

La découverte du théâtre vous a sauvée, dites-vous. De quelle manière?

Isabelle Carré: C'était un endroit où mettre les émotions qui me remplissaient. Ces émotions étaient envahissantes, embarrassantes, je ne savais pas quoi en faire. Je débordais d'empathie. J'étais bouleversée quand je voyais un SDF dans la rue, puis, je ressentais une impuissance terrible. Le fait de jouer et d'être sur scène, de partager ce trop-plein avec un public à qui cela semblait faire du bien m'a libérée.

Vous êtes d’ailleurs de retour sur scène depuis le 18 septembre dans "Un pas de côté" avec Bernard Campan. Vous jouez régulièrement ensemble depuis plus de vingt ans. Qu’est-ce qui vous lie l’un à l’autre?pas de côté", où vous partagez l’affiche

Isabelle Carré: Bernard est vraiment un homme extraordinaire. J'ai pour lui une tendresse folle. C'est non seulement un partenaire de jeu formidable, mais nous avons aussi une vraie complicité dans la vie. C'est quelqu'un à qui on peut se confier. J'ai en lui une confiance absolue. Il a un regard d'une grande sagesse sur l'existence. Il ne porte pas de jugement sur ce que vous lui racontez et vous aide toujours à trouver des solutions. C'est un plaisir de le retrouver sur scène tous les soirs. Je pense que le public le voit.

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Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour réaliser votre premier film?

Isabelle Carré: Je ne voyais pas ça comme accessible. Je pouvais en rêvasser mais je ne m'autorisais pas à penser que cela me correspondait. Je me suis toujours vue comme quelqu'un de très indécis, qui aurait beaucoup de mal à diriger une équipe. Il a fallu que ce soit un producteur, Philippe Godeau, et je l'en remercie, qui m'autorise à le penser. De la même manière, il a fallu, que l'écrivain Philippe Djian, lors d'un atelier chez Gallimard, me dise que j'avais des facilités d'écriture pour que je me mette à en rêver plus sérieusement. Enfin, c'est un autre homme, Michel Spinosa [scénariste et réalisateur, NDLR], qui m'a convaincue de ne pas laisser dormir mon manuscrit dans un tiroir et de le montrer à une éditrice. C'est à tout cela que je vois que je suis vraiment une femme de ma génération!

Que voulez-vous dire?

Isabelle Carré: Il a fallu beaucoup me pousser pour que toutes ces choses adviennent. Je le mesure aujourd'hui avec à la fois de la reconnaissance pour toutes ces mains tendues mais aussi un peu d'effroi et quelques regrets, je dois bien le dire, parce qu'il y a eu de nombreux empêchements liés à l'éducation ou au regard qu'on porte sur soi. J'aime beaucoup ce texte de Lola Lafon* qui explique qu'on a vendu une chimère aux femmes des années 1970. Le féminisme était alors considéré comme un combat d'arrière-garde, réservé à nos mères ou aux chiennes de garde. On nous a fait croire qu'on était dans une réciprocité et une équivalence absolue avec les hommes… même si nous ne gagnions pas les mêmes salaires! Les différents mouvements #MeToo, l'affaire Weinstein et les féminicides nous montrent que nous sommes très loin du compte.

*Dans une tribune de Libération du 3 mars 2023

Le temps qui passe est-il un allié?

Isabelle Carré: Totalement! Les bénéfices de l'avancée en âge sont énormes. Mon regard a pu se dessiller sur tellement de choses. J'ai pris confiance en moi. Je me laisse être ce que je veux. Je me sens en adéquation. Je n'en reviens pas moi-même! Le déclic s'est fait grâce à l'écriture, puis, ces dernières années, grâce à la prise de parole de femmes qui m'ont ouvert les yeux. L'écrivaine Deborah Levy raconte qu'elle n'osait pas couper la parole ou donner son avis lors des dîners. Écrire lui a permis de prendre toute sa place. J'ai le même sentiment. Arrivée à la cinquantaine, je me suis dit: "Il serait temps d'écrire, toi qui en as rêvé toute ta vie." Je me suis lancée et l'écriture m'a aidée à trouver ma voie, m'a autorisée à faire entendre ma voix. Et puis, en parlant de voix, je vais vous confier quelque chose, la mienne a littéralement changé. Elle était beaucoup plus aiguë auparavant, j'ai changé de registre.

Un César, deux Molières, un passage à la réalisation… De quoi êtes-vous la plus fière?

Isabelle Carré: Je crois que c'est, à 54 ans, d'avoir trouvé cette voix. De me dire aussi que mon écriture ou mon regard cinématographique peuvent apporter quelque chose à d'autres. Les avant-premières du film ont été très émouvantes à cet égard. Beaucoup de gens venaient me parler, me remercier. C'était bouleversant.

Votre frère, le musicien Benoît Carré, a composé la musique du film. Quel lien entretenez-vous avec lui?

Isabelle Carré: Notre lien est très fort, comme on peut le voir dans le film. J'ai toujours imaginé qu'il serait un musicien de cinéma, même s'il n'a pas pris ce chemin-là. Petits, on s'allongeait dans le salon et on écoutait Ennio Morricone pendant des heures. Sur le film, notre collaboration a été magique. Il nous envoyait les morceaux qu'il venait de composer et cela collait parfaitement aux images. Ça a été très émouvant pour nous deux. À 55 ans, il se pose la question d'un nouveau tournant dans sa carrière. On a tous droit à une seconde chance. C'est fou de se dire qu'on a accompli tout ce chemin-là pour arriver à ce qu'on souhaitait faire lorsque nous étions enfants.

Quels sont vos projets?

Isabelle Carré: Continuer à écrire! Tout est encore dans ma tête et il faut que je prenne le temps de coucher cela sur papier, mais j'ai un projet de livre, dans lequel je mêlerai encore une part de vécu. Par ailleurs, je travaille avec Delphine Saubaber, une amie journaliste, à un ouvrage sur l'écriture et les adolescents. J'aimerais aussi refaire un film, mais je ne peux pas encore en parler, les montages financiers sont si fragiles.

Isabelle Carré: biographie express

1971 Isabelle Carré naît le 28 mai à Paris.

1989 Premier rôle au cinéma dans Romuald et Juliette, de Coline Serreau.

2003 Elle remporte le César de la meilleure actrice pour Se souvenir des belles choses, de Zabou Breitman, grand succès public.

2004 Elle obtient son deuxième Molière pour son rôle dans la pièce L'Hiver sous la table, de Roland Topor.

2018 Elle publie Les Rêveurs (éd. Le Livre de Poche), puis en 2020 Du côté des Indiens (éd. Grasset).

2025 Outre Les Rêveurs, elle sera présente sur les écrans le 19 novembre dans Jean Valjean d'Éric Besnard. On la retrouvera également prochainement dans la série Placée, de Léa Fazer.

affiche les reveurs isabelle carre Dézoomer

Les Rêveurs

Les Rêveurs, le film, adapté du livre autobiographique d'Isabelle Carré paru en 2018, retrace l'histoire d'une jeune fille internée dans un hôpital psychiatrique, suite à une tentative de suicide. Ce premier long-métrage de la réalisatrice, lumineux et gai, se met à hauteur d'ado afin d'évoquer les troubles mentaux et les pistes pour sortir la tête hors de l'eau. La comédienne est également sur les planches dans Un pas de côté (2), écrit et mis en scène par Anne Giafferi.

 En salle le 12 novembre, de et avec Isabelle Carré, et aussi Judith Chemla et Tessa Dumont Janod.

(2) Jusqu'au 11 janvier 2026, au Théâtre de la Renaissance, à Paris.

La bande annonce des Rêveurs, d'Isabelle Carré

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