Michel Audiard, l’homme qui dynamita le cinéma français
Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°668
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Michel Audiard est mort il y a quarante ans, le 28 juillet 1985, à seulement 65 ans. Le dialoguiste de génie a offert au cinéma français parmi ses plus belles répliques qui, au gré des rediffusions télévisées de ses films, régalent toujours le public de leur verve et leur humour.
"Odette, on vient de filmer la scène du siècle!"
En ce matin du 26 avril 1963, une joyeuse bande s'est donné rendez-vous dans un pavillon de Rueil-Malmaison, en banlieue parisienne. Bernard Blier, Francis Blanche, Robert Dalban, Jean Lefebvre, Lino Ventura… Ils sont tous là. Et ils ne sont pas venus pour beurrer les sandwiches. Ou plutôt si! La petite troupe s'apprête à tourner la "scène de la cuisine" d'une comédie à petit budget, adaptée d'un roman noir d'Albert Simonin, Les Tontons flingueurs. Côté production, on ne croit pas vraiment à ce projet de film loufoque, ni à son casting composé de seconds couteaux. La Gaumont, d'ailleurs, surnomme le réalisateur Georges Lautner et sa clique: les "p'tits cons". Heureusement, petits ou grands, les cons, ça ose tout, et Lautner tient bon.
Même son acolyte, Michel Audiard, à la manœuvre au scénario et aux dialogues, souhaite supprimer cette séquence qu'il juge trop longue. Ambiance. Ce sont pourtant bien ses répliques qui vont faire merveille. Dans l'étroite cuisine de la villa, où les caméras ont bien du mal à trouver leur place, les acteurs incarnent de vieux gangsters dépassés par leur époque, devisant autour d'une table. Pour étancher leur soif, ils se risquent sur une bouteille de "bizarre", une "boisson d'homme", du "brutal" au "goût de pomme" – "Y'en a" – ou peut-être, d'ailleurs, est-ce de la betterave – "Y'en a aussi". Le tord-boyaux rend nostalgique et délie les langues. Remisées les vieilles rancœurs de voyous, place aux souvenirs. Ceux de l'Indochine et de "Lulu la Nantaise", "une blonde comac", mais aussi ceux de la guerre. "Toute une époque!" pour ces comédiens, à l'image de Lino Ventura qui a dû déserter l'armée de Mussolini, ou de Bernard Blier qui a fondu de 27 kilos en captivité. Tout au long du film, les vieilles canailles défouraillent à coups de répliques cultes et s'en donnent à cœur joie.
Quand il rentre chez lui à une heure avancée de la nuit, Lino Ventura réveille sa femme: "Odette, on vient de filmer la scène du siècle!" Il avait vu juste. Soixante ans plus tard, si l'on mesure la qualité d'un film à la postérité de ses dialogues, Les Tontons flingueurs est un chef-d'œuvre. L'art de Michel Audiard est à son apogée. Le cave se rebiffe de Gilles Grangier (1961), Un taxi pour Tobrouk de Denys de La Patellière (1961), Un singe en hiver (1962) ou Mélodie en sous-sol (1963), tous deux d'Henri Verneuil, ont marqué les esprits et propulsé le dialoguiste au rang de star. Sur les affiches des films, son nom apparaît désormais en aussi gros que celui des réalisateurs en vogue. Depuis une dizaine d'années, ces derniers s'arrachent ce petit bonhomme, à l'éternelle casquette vissée sur le crâne, cultivant volontiers une image de dilettante et de rigolo. Pudique, considérant l'écriture comme une activité intime et solitaire, Audiard n'aime pas qu'on le voie plancher à sa table, préférant aux longues séances de travail dans sa maison de Dourdan (Essonne) les déjeuners qui s'éternisent et les conversations à bâtons rompus.
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Le "petit cycliste" rêve d’ascension
Plus jeune, d'ailleurs, il a tout fait pour fuir les affres de la vie de bureau. Avant-guerre, CAP de soudeur en poche, le jeune Michel s'imagine faire carrière dans le vélo, "pour l'oxygénation", et, devant la nécessité de s'entraîner tous les jours, dégote un boulot de livreur de journaux. Las! Le "petit cycliste", comme le surnommera Jean Gabin plus tard, doit se rendre à l'évidence: il ne grimpe pas les côtes. Le rêve d'ascension fait long feu.
Doué d'une certaine faconde, il se tourne alors vers le journalisme. Mais la réalité ne l'intéresse pas et, très vite, il crée l'émoi en publiant de faux reportages sur la Chine et une interview totalement fictive du président Tchang Kaï-chek. Son premier dialogue! Le pot aux roses découvert, il est remercié. Cherchant à se reconvertir dans la chronique sportive, il se retrouve à la rubrique spectacle. Ça ne tombe pas si mal, il aime le cinéma qu'il a découvert, en 1938, avec Le Quai des brumes de Marcel Carné. Un choc. Il reçoit "un coup" en entendant les dialogues de Prévert. Si on lui avait dit qu'un jour il deviendrait l'ami de Gabin et qu'ils feraient dix-sept films ensemble…
La verve faubourienne
Au gré de ses reportages, Audiard se lie avec André Hunebelle, cinéaste débutant, qui, séduit par le bagou du jeune homme, lui confie l'écriture d'un scénario. Mission à Tanger, sorti en 1949, sera son premier film. Pas un chef-d'œuvre, mais une intrigue policière bien troussée et des dialogues au poil. Suffisant pour que d'autres professionnels du cinéma fassent appel à lui. Le destin de Michel Audiard bascule. Il devient l'orfèvre des films (près de cent vingt!) de Grangier, Verneuil, Lautner, Granier-Deferre, Deray, de Broca, Pinoteau, Boisset et d'autres, régalant le spectateur de sa verve faubourienne, et de ses aphorismes passés dans le langage courant. Désormais, Jean Gabin, Pierre Brasseur, Bernard Blier, Lino Ventura, mais aussi Annie Girardot, Philippe Noiret ou Jean Carmet parlent avec ses mots.
D'où lui viennent ce goût de la phrase étincelante et cette capacité à sublimer le parler populaire, lui demandent souvent les journalistes. "J'ai tout piqué!" aime-t-il à répondre, bravache. Et à qui donc? D'abord aux bistrotiers, chauffeurs de taxi et autres piliers de comptoir croisés dans la capitale, lui qui, depuis sa plus tendre enfance, arpente les trottoirs de son cher XIVe arrondissement. Né en 1920, dans un petit appartement, tout proche de la place DenfertRochereau, l'enfant Michel est abandonné par son père dès la naissance et délaissé par sa mère quelques semaines plus tard. Recueilli par son oncle Léopold, il pousse en liberté dans le Paris de l'entre-deux-guerres, et traîne après l'école. "Ça m'a permis de vivre la jeunesse la plus heureuse du monde. Je rentrais comme je voulais. C'est merveilleux d'être tout seul."
S'il forge son parler gouailleur dans la rue, l'homme qui manie à la perfection chiasmes, euphémismes, métaphores et ruptures de registres est aussi un lecteur compulsif. Romans-feuilletons, poésie, essais historiques, philosophie, biographies… Il lit tout. Rimbaud, Balzac, Leroux, Proust, Céline… Les grands auteurs dévorés dans les bibliothèques publiques de la capitale nourrissent sa curiosité et son besoin d'évasion. Des années plus tard, on retrouvera les vers d'Apollinaire dans la bouche de Gabin dans Un singe en hiver ("Elle s'était mise sur la paille/Pour un maquereau roux et rose…"), ceux de Musset chez Miou-Miou ("Les plus désespérés sont les chants les plus beaux…") dans Est-ce bien raisonnable? de Georges Lautner, en 1981, ou, plus étonnant, ceux (un brin remaniés) du moraliste saint Thomas d'Aquin chez Lino Ventura, proférant le célèbre: "Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît!"*. On est loin du parler argotique auquel on a souvent comparé la prose ciselée d'Audiard. "Je n'ai jamais mis d'argot dans le langage populaire parce qu'il n'y en a pas, se défendait-il. Vous avez déjà entendu quelqu'un lancer: “J'entre en rade et je jette un coup de sabord?” Moi, pas."
* Dans la Somme théologique, saint Thomas d'Aquin écrit: "Tous les imbéciles, et ceux qui ne se servent pas de leur discernement, ont toutes les audaces."
"Anar de droite"
Son autre source d'inspiration, ce sont les comédiens eux-mêmes. Audiard le revendique, il n'écrit pas de la même manière pour André Pousse, Michel Serrault ou Mireille Darc. "Lorsque j'écrivais pour Gabin je “gabinisais” et il finissait par parler comme moi […]. Pour Belmondo, je tiens compte de sa désinvolture souriante, alors que Delon est un acteur beaucoup plus “noir”." C'est d'ailleurs le langage riche et fleuri de Bernard Blier qui lui inspirera la tirade drolatique du belliqueux Raoul Volfoni ("Je dynamite, je disperse, je ventile!"), gravée à tout jamais, elle aussi, au panthéon des répliques du cinéma français.
Malgré ses succès commerciaux, la critique n'est pas tendre à son égard. François Truffaut, jeune chroniqueur aux Cahiers du cinéma, devenu réalisateur, assène: "Les dialogues de Michel Audiard dépassent en vulgarité ce qu'on peut écrire de plus bas dans le genre." Feignant l'indifférence et prompt à répliquer, Audiard souffre tout de même de ce manque de reconnaissance. Mais l'époque est aux antagonismes: cinéma de papa contre Nouvelle Vague – "beaucoup plus vague que nouvelle", tacle Audiard –, yéyé contre chanson française, blue-jean contre costume-cravate. Dans les rues de France et d'ailleurs, les mouvements d'émancipation (des femmes, des minorités…) grondent. Audiard ne se retrouve dans aucune de ces révolutions, préférant adopter une posture distante, ironique et méfiante à l'égard des nouveaux totems. Lui se revendique plutôt comme un "anar de droite": "Je suis toujours attiré par la déconnante, et la droite déconne." Des années plus tard, on lui découvrira une facette politique plus sombre. En 1943, alors qu'il n'avait que 23 ans, lui, le grand admirateur des écrits de Céline, a publié dans des revues d'extrême droite, des propos ouvertement antisémites. Une fiche d'adhésion au groupe Collaboration, datée de 1942 et portant son nom, a même été retrouvée. Interrogé par la police, après-guerre, Audiard nie et argue qu'il a été inscrit à son insu. Ses ennuis s'arrêtent là. Des années d'Occupation (très présentes dans son œuvre), il préférera évoquer les rapines de bicyclettes dans Paris pour grappiller quelques sous et les débordements de la Libération.
Une âme inconsolable…
Retour à la fin des années 1960. Audiard passe à la réalisation avec Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages (1968). Le film, qui déroute d'abord les spectateurs, rencontre un succès inattendu, grâce au général de Gaulle qui le cite lors d'une conférence de presse donnée dans la foulée des événements de Mai 68. Huit longs métrages suivront. Puis, il se remet au scénario. En 1975, c'est en travaillant sur L'Incorrigible pour Philippe de Broca que Michel Audiard apprend une nouvelle qui ne cessera plus de la hanter. Son fils aîné, François, 26 ans, vient de se tuer dans un accident de voiture. S'il continue à turbiner sur des œuvres légères – Tendre Poulet (1978), Le Guignolo (1980)… –, le dialoguiste n'a plus le cœur à rire. "Je ne joue plus… à rien… depuis qu'une auto jaune a percuté une pile de pont sur l'autoroute du Sud et qu'un petit garçon est mort", écrit-il dans La nuit, le jour et toutes les autres nuits, un roman aux accents autobiographiques dans lequel il évoque le drame et son âme inconsolable. Au cinéma aussi, il s'aventure sur des terrains plus sombres avec Garde à vue de Claude Miller (1981), pour lequel il obtient le seul César de sa carrière, suivi de Mortelle randonnée (1983), unique collaboration avec Jacques Audiard, son fils cadet. On ne meurt que deux fois, de Jacques Deray, sera son dernier film. Michel Audiard s'éteint dans sa maison de Dourdan le 27 juillet 1985. Celui qui déclarait "L'idéal quand on veut être admiré, c'est d'être mort", a réussi son pari.
Sources
Les dialogues de Michel Audiard décryptés, de Bertrand Dufour, ABD Éditions (2021);
Sous la casquette de Michel Audiard. Le secret de ses grandes répliques, de Philippe Lombard, éd. Dunod (2020);
Michel Audiard, La vie d'un expert, de Philippe Durant, éd. Dreamland (2001).
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