Grand destin: Camille Claudel, le feu qu’on voulait éteindre
Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°669
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L'actualité de Camille Claudel: l'exposition "Être sculptrice à Paris au temps de Camille Claudel" à Nogent-sur-Seine
Présentée au musée Camille-Claudel à Nogent-sur-Seine, du 13 septembre 2025 au 4 janvier 2026, l'exposition "Être sculptrice à Paris au temps de Camille Claudel" sort de l'ombre une génération de femmes qui ont défié les normes de leur temps.
Autour de Camille Claudel, une vingtaine d'artistes, dont ses amies et camarades d'atelier Jessie Lipscomb et Madeleine Jouvray, et ses rivales (Agnès de Frumerie…).
Profitez-en pour visiter ce musée dédié à l'artiste: créé en 2017, il rassemble la plus grande collection de ses œuvres avec plus de 200 pièces. Musée Camille-Claudel, 10, rue Gustave-Flaubert à Nogent-sur-Seine (Aube). Plus d'infos au 03 25 24 76 34 ou sur museecamilleclaudel.fr
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Rodin-Claudel: une passion brûlante, une vision artistique
"À partir d'aujourd'hui, 12 octobre 1886 , je ne tiendrai pour mon élève que Mlle Camille Claudel et je la protégerai seule par tous les moyens que j'aurai à ma disposition, par mes amis qui seront les siens, par mes amis influents." Camille triomphe: Rodin s'engage enfin à n'être qu'à elle! À la fois serment amoureux et contrat professionnel, la suite de la lettre de son amant ne laisse planer aucun doute sur ses intentions: "Après l'exposition au mois de mai, nous partons pour l'Italie et y restons au moins six mois […] après Mlle Camille Claudel sera ma femme."
Ensemble depuis trois ans, ils partagent une passion brûlante mais aussi – et peut-être surtout – une même vision artistique. Dès leur première rencontre, en 1882, le célèbre sculpteur de 42 ans a décelé les dons exceptionnels de la jeune femme de 18 ans. Il l'accueille dans son atelier, devient son professeur et, d'emblée, leur relation est aussi exigeante que tumultueuse. Dès qu'elle s'éloigne, il ressent "un vide affreux", tandis qu'elle lui reproche à la fois sa fidélité à Rose Beuret, sa compagne de longue date, et ses nombreuses conquêtes d'un soir. Et voilà qu'il lui promet le mariage! Mieux, il renonce à ses frasques en précisant que "d'ici au mois de mai, je n'aurai aucune femme."
Dans son atelier du 117, rue Notre-Dame-des-Champs, à Paris, juchée sur une estrade, Camille pétrit la glaise avec une ardeur renouvelée. L e sujet qu'elle travaille n'était-il pas prémonitoire? Commencée quelques mois plus tôt, Sakountala s'inspire d'un roman indien narrant le coup de foudre d'un roi pour une jeune fille qu'il épouse mais qu'il oublie suite à une malédiction. Recouvrant finalement la mémoire, il implore le pardon de sa bien-aimée. Camille immortalise leurs retrouvailles avec un couple enlacé de près de deux mètres de haut: lui à genoux, elle s'abandonnant dans ses bras. Unique œuvre monumentale de l'artiste, cette grandiose ode au triomphe de l'amour met aussi en scène la reddition de l'amant. N'est-ce pas là le roi Rodin au pied de sa future femme? Toute à son bonheur, Camille ignore les déceptions qui l'attendent. Rodin l'aime, c'est vrai. Il admire profondément son talent et il la protégera en effet, jouant de son influence, même au-delà de leur rupture. Mais, il n'honorera aucune de ses autres promesses.
Sa propre vie, matière première de son œuvre
Allégorie de ses espoirs les plus intimes, Sakountala est aussi une de ses œuvres les plus autobiographiques, à l'instar de sa sensuelle Valse, conçue à partir de 1889 à l'apogée de sa relation avec Rodin, ou le poignant Âge mûr, entamé en 1894, un an après la rupture. Sakountala pourtant reste à part. Camille Claudel va en décliner des variantes réduites pendant près de vingt ans, chacune constituant un miroir de l'état de son cœur. En 1906, Niobide blessée, la dernière de ses 90 œuvres connues, représente la femme seule, mortellement frappée d'une flèche. Le corps s'effondrant dans le vide est bien celui de l'artiste qui, prise dans une spirale paranoïaque, va bientôt être abandonnée par sa famille et internée de force dans un asile d'aliénés où elle finira sa vie. Même son frère, l'écrivain et diplomate Paul Claudel, ne viendra pas à son secours, lui qui la comprenait pourtant si bien. "L'œuvre de ma sœur, ce qui lui donne son intérêt unique, c'est que tout entière, elle est l'histoire de sa vie." La vie tragique d'une artiste aussi géniale qu'hypersensible, torturée par la misogynie de son temps mais aussi par les démons qui hantent son cœur depuis l'enfance.
Photo de Camille Claudel vers 1881. Elle n'a pas encore 18 ans, pourtant la jeune femme impressionne déjà par son talent de sculptrice
Une enfance sans joie, mais la passion s'installe déjà
Camille Rosalie Claudel naît le 8 décembre 1864, à Fère-en-Tardenois dans l'Aisne, où son père, Louis Prosper, est fonctionnaire de l'administration fiscale. Elle écope d'un prénom androgyne, reflet du chagrin de ses parents toujours en deuil de leur premier-né, un fils mort en bas âge, seize mois plus tôt. Fille et aînée, elle est doublement illégitime aux yeux de sa mère, Louise-Athanaïse, qui n'arrivera jamais à l'aimer, lui préférant la docile Louise, née en 1866. Louis Prosper, lui, aura le mouvement inverse et chérira tout particulièrement l'enfant délaissée, y compris après la naissance de Paul, le fils tant attendu, en 1868. L'atmosphère est pesante et sans joie dans cette famille de la petite bourgeoisie qui déménage au gré des affectations du père, sous le regard taciturne de la mère, dont Camille dira des années plus tard que dans ses yeux "se lisait une douleur secrète, l'esprit de résignation".
Affublée en outre d'une légère claudication, Camille semble condamnée à grandir sans équilibre… Sa vocation précoce va illuminer sa vie. Le goût du modelage de la terre lui vient si tôt qu'à seulement 12 ans, vivant alors à Nogent-sur-Seine, elle réalise déjà des bustes des membres de sa famille. Impressionné par les facilités et la passion de sa fille, Louis Prosper demande conseil à un voisin, un certain Alfred Boucher, jeune sculpteur en passe de devenir célèbre. Le talent de l'adolescente le bouleverse et il incite ses parents à déménager à Paris pour qu'elle puisse intégrer un des rares ateliers ouverts aux femmes (1). Hors de question, s'insurge Louise-Athanaïse qui déteste l'art en général et la sculpture en particulier. Camille va pourtant obtenir gain de cause. Son père, alors en poste en Haute-Marne, la soutient au point d'accepter de rester séparé de sa famille la semaine.
(1) L'école des Beaux-Arts n'autorisera les femmes qu'en 1897 pour les cours théoriques et en 1900 pour les ateliers pratiques.
Avec Rodin, une rencontre aussi féconde que destructrice
En 1882, à 17 ans, elle entre à l'Académie Colarossi, où elle rencontre Jessie Lipscomb, l'amie anglaise avec laquelle elle partagera bientôt un atelier. Alfred Boucher donne lui aussi des cours à sa protégée, mais très vite un projet l'appelle à Rome et il doit se trouver un remplaçant… Il sollicite Auguste Rodin. Devant les bustes vibrants de vie de Paul à treize ans et de La Vieille Hélène, le maître, à son tour, est impressionné par cette étonnante Camille. Il accepte. Bientôt l'élève devient muse, amante et enfin sa praticienne la plus précieuse. C'est le début d'un amour et d'une collaboration artistique qui va durer dix ans. En 1884, elle travaille notamment sur Les Bourgeois de Calais et Rodin ne tarit pas d'éloges sur celle qui lui a apporté "le bonheur d'être toujours compris, de voir son attente toujours dépassée". Quoi qu'en disent les critiques pour qui Camille n'est qu'une pâle copie du maître, la fécondation est réciproque. Rodin parle même de "coups de poing de l'émulation"! "Je lui ai montré où elle trouverait de l'or, mais l'or qu'elle trouve est à elle", insiste-t-il.
"L'émulation" se fait pourtant de plus en plus rivalité. Camille supporte mal de vivre dans l'ombre du grand homme sans obtenir de véritable reconnaissance. Certes, en 1888, sa Sakountala lui a apporté sa première récompense avec une mention "honorable" au Salon des artistes français, mais l'État refuse de lui financer la conversion de son plâtre en bronze ou en marbre qu'elle travaille pourtant avec une virtuosité spectaculaire. La presse lui concède "une vigueur toute virile", mais ses nus offusquent. Déçue, elle finira par offrir sa sculpture au musée de Châteauroux (2) mais celle-ci sera reléguée dans les réserves après la cabale de notables choqués par "l'impudeur" de l'œuvre. Sa famille aussi la réprouve après avoir découvert sa liaison avec Rodin. Ardent chrétien, Paul ne lui pardonne pas d'avoir avorté.
En 1892, Camille Claudel estime qu'il est temps de s'émanciper de Rodin. C'est elle qui le quitte. Il n'a pas tenu les promesses de 1886, mais il reste très épris: "Je ne regrette rien", lui écrit-il. "Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie." Jusqu'à sa mort en 1917, Rodin continuera à la soutenir discrètement, y compris quand son délire de persécution le prendra pour cible. Galvanisée par sa liberté retrouvée, l'artiste explore de nouvelles idées, aux antipodes du style de Rodin. Elle crée notamment des saynètes miniatures inspirées de la vie quotidienne, comme ses Causeuses (1895), un groupe de quatre femmes échangeant des confidences, qu'elle décline notamment en onyx, une pierre très difficile à tailler.
Son talent a pris une nouvelle dimension, saluée entre autres par Octave Mirbeau qui, dans un article publié en 1896, la qualifie de "jeune femme exceptionnelle sur qui n'est demeurée l'empreinte d'aucun maître, et qui prouve que son sexe est susceptible de création personnelle ; voici une admirable et rare artiste." Pour tant, les commandes sont rares et les difficultés financières s'accumulent. En 1899, elle doit emménager dans un petit atelier au 19, quai Bourbon, où son inspiration se tarit. Elle revient inlassablement à ses anciennes œuvres, qu'elle magnifie dans de nouvelles versions. Sa chère Sakountala devient ainsi Vertumne et Pomone en 1904, puis L'Abandon en 1905, et enfin Niobide blessée en 1906. Cruelle ironie du destin, cet autoportrait crépusculaire sera à la fois son unique commande de l'État et son ultime œuvre connue. Accablée de déceptions, de frustrations et de solitude, Camille Claudel sombre de plus en plus dans la paranoïa: elle accuse "la bande à Rodin" de lui voler son travail et de comploter contre elle.
(2) Ce plâtre est désormais exposé dans la salle d'honneur du musée Bertrand, à Châteauroux.
Enfermée de force, dans l’indifférence générale
En 1909, son frère, qui ne la voit plus que de loin en loin entre deux postes à l'étranger, décrit dans son journal une "Camille folle. Le papier des murs arraché à longs lambeaux, un seul fauteuil cassé et déchiré, horrible saleté. Elle, énorme et la figure souillée, parlant incessamment d'une voix monotone et métallique." Elle a besoin d'aide, assurément. Faut-il l'hospitaliser? Son père, croyant la protéger, s'y oppose obstinément. Plus dure sera la chute. Lorsqu'il meurt, le 2 mars 1913, il ne faudra qu'une semaine à sa veuve et son fils pour faire interner Camille. Emmenée de force à l'asile de Ville-Evrard (Seine-Saint-Denis), elle s'insurge en vain. Diagnostiquée pour une psychose paranoïaque, elle "réclame la liberté à grands cris" dans des lettres quotidiennes qui n'atteindront jamais leurs destinataires. Elle l'ignore mais sa mère, inquiète des ragots, a exigé le confinement complet: pas d'échanges de courrier, pas de visites! Une séquestration qui va conforter son délire de persécution…
Au début de la guerre, face à l'avancée ennemie, l'asile est transféré à Montdevergues, dans le Vaucluse. En 1919, les médecins constatent une amélioration durable de son état et suggèrent qu'elle reprenne une vie normale. Louise-Athanaïse s'y oppose catégoriquement: "Je ne vais pas me charger d'une fille qui a les idées les plus extravagantes", répond-elle. "Gardez-la, je vous en prie. Elle a tous les vices, je ne veux pas la revoir, elle nous a fait trop de mal." La riposte maternelle sera impitoyable puisque Camille restera enfermée jusqu'à sa mort le 19 octobre 1943. Trente années, sans sculpter et sans une seule visite de sa famille. Paul ira la voir une dizaine de fois, mais, même après la disparition de leur mère, il n'acceptera jamais de la libérer. Seule son amie Jessie Lipscomb bravera les interdits et obtiendra l'autorisation de la voir, en 1929. Une photo a immortalisé leurs retrouvailles: à 65 ans, Camille Claudel y apparaît méconnaissable, précocement vieillie et très amaigrie. Son regard perdu dit en silence les mots qu'elle écrivait des années plus tôt: "Je vis dans un monde si curieux, si étrange… Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar."
Sources
Camille Claudel, sa vie, biographie d'Odile Ayral-Clause, éd. Hazan (2008).
Une femme, Camille Claudel, biographie romancée d'Anne Delbée, éd. Presse de la Renaissance (1982).
Camille Claudel, itinéraire d'une insoumise, de Véronique Mattiussi et Mireille Rosambert-Tissier, éd. Le Cavalier bleu (2025).
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