Notretemps.com Notretemps.com Notretemps.com

François Sarano: "Il faut entrer en empathie avec l’océan"

François Sarano est océanologue et plongeur aguerri. Il a passé treize ans à bord de la Calypso aux côtés du commandant Cousteau. Au lendemain de la Conférence des Nations unies sur l’océan, rencontre avec un infatigable défenseur de droits pour tous les êtres vivants marins.

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°669

article réservé aux abonnés La lecture de cet article est réservé aux abonnés

Aventurier des confins du monde liquide, scientifique engagé, conférencier convaincant … À 71 ans , François Sarano continue de mettre toutes ses vies au service de la défense des océans et de ceux qui les habitent. Docteur en océanographie, conseiller scientifique du commandant Cousteau durant près de treize ans, puis de Jacques Perrin pour son film Océans dont il a cosigné le scénario, il en est l'un des meilleurs connaisseurs au monde, doté en outre d'un savoir intime de la vie sous-marine. Car, depuis cinquante ans, François Sarano plonge. Il y eut d'abord l'émerveillement de la rencontre avec un poulpe dans les calanques, petit masque offert par ses parents sur le nez. Puis les récifs coralliens et leur faune profuse depuis la Calypso, d'incroyables rencontres avec des êtres minuscules ou géants qui peuplent les eaux proches comme lointaines.

Alors que la troisième édition de la Conférence des Nations unies (UNOC3) s'est close le 13 juin dernier, François Sarano nous a accueillis sur la terrasse de sa maison drômoise, sous un arbre de Judée, parmi le chant des mésanges, des chardonnerets et des fauvettes, et dans le bourdonnement de centaines d'abeilles aff airées sur l'imposante vigne vierge en façade. Pour partager ses souvenirs, le résultat de ses recherches, quelques saines colères… mais aussi ses espoirs.

Le sommet de l’ONU sur l’océan s’est récemment tenu à Nice. Est-ce une réussite ?

François Sarano: Cet événement a un aspect positif: réunir des pays qui ne se parlent plus, des chefs d'État, des chercheurs et des ONG qui se retrouvent malgré des désaccords violents. L'autre avantage est de parler des océans, ce qui est rare: il s'agit seulement du troisième sommet. Or, nous habitons la "planète eau". Pour le reste, le bilan ne me surprend pas: on regarde de l'extérieur le monde où nous vivons ; on ne le juge qu'à l'aune des ressources qu'il peut nous fournir. Nous sommes pourtant le produit de 3,8 milliards d'années de coévolution. Utiliser de manière durable les océans, ambition du sommet, c'est surtout les partager et s'en servir sans les épuiser complètement. Avec ce raisonnement, on ne tient compte que des espèces ressources – quelque 150 poissons que nous consommons et dont nous devons assurer le renouvellement – ainsi que de quelques espèces emblématiques protégées – une cinquantaine dont les baleines, les requins. Ceci exclut tous les autres animaux marins.

Lire aussi> Craig Foster "Notre survie est liée à celle des océans"

ocean Dézoomer
© Adobe-Stock

Vous y faites référence dans votre dernier livre, "Justice pour l’étoile de mer"…

François Sarano: Dans ce livre, nous (avec l'avocate Marine Calmet, NDLR) demandons la reconnaissance de l'essentiel des vivants, qui ne sont pas nommés, pas pesés à la remontée des chaluts. Qui se les approprie peut les tuer ou les laisser mourir. Comme l'étoile de mer, ils ne sont même pas considérés comme de la matière organique, moins que des grains de sable. On ne leur reconnaît pas un droit d'existence. Quand nous l'aurons fait, nous pourrons ajuster notre propre droit d'existence avec le leur.

Les zones marines protégées ne suffisent pas ?

François Sarano: C'est évident. Dans beaucoup d'entre elles, le chalutage de fond est autorisé. En France, 1% de la surface est vraiment protégé. Les réserves marines sont très rares. Ailleurs, on fait ce qu'on veut. Le chalutage, c'est une réinitialisation permanente du milieu, qui repart à zéro. Les bryozoaires, par exemple, ces animaux qui n'ont même pas la taille d'un ongle, mettent cinq cents ans pour faire un récif qui devient l'un des habitats les plus riches, et qu'un filet détruit pour toujours. L'espèce ne disparaîtra pas forcément mais il faudra cinq cents ou mille ans pour retrouver les fonctionnalités qu'elle assurait. La richesse d'un milieu  se définit par les relations entre espèces. Nous-mêmes, nous existons par ce qui nous lie aux autres.

Lire aussi> Heïdi Sevestre: "L'homme dépend aussi des glaciers"

Êtes-vous pessimiste?

François Sarano: Je suis en colère. Mais pas pessimiste, et je vais vous dire pourquoi. À Port-Cros, en Méditerranée, se trouve le plus ancien parc national, avec une partie marine. La vie y est foisonnante. Il y a des poissons partout, y compris de très vieux mérous. Ce qui caractérise un écosystème stable, c'est la présence d'individus âgés, alors que la pêche intensive les prélève en majorité. Et pourtant, Port-Cros subit des agressions comme ailleurs: le milieu est très urbanisé, avec des pollutions ; le réchauffement climatique y est présent. Ce n'est pas un conservatoire du passé, mais un milieu dynamique qui évolue en fonction des conditions. C'est la Méditerranée de demain, celle que j'espère pour ma petite-fille. À Port-Cros, on n'accepte qu'une toute petite pêche professionnelle. C'est le prélèvement massif du vivant qui crée la catastrophe. 

Lire aussi> Jean Jouzel: "La transition écologique est inéluctable!"

Qu’est-ce qui vous a conduit à ce combat acharné pour la vie dans les océans ? Votre rencontre avec le commandant Cousteau ?

François Sarano: À l'origine, c'est d'abord ma femme, Véronique, elle-même océanographe, qui m'a fait prendre cette direction. Ensuite, la rencontre avec le commandant Cousteau a bien sûr été déterminante. Il nous a permis d'explorer partout, là où on n'ira plus. La mer est notre dernier territoire sauvage, le seul ou les animaux ne nous fuient pas. Aujourd'hui, il faut rentabiliser des expéditions.

Après l’aventure Cousteau, aviez-vous encore des choses à découvrir, par exemple avec Jacques Perrin, que vous avez accompagné sur la réalisation du film Océans?

François Sarano: Cousteau, c'était une époque. On découvrait et on avait envie de protéger le vivant, mais dans une logique dualiste. On se sentait gestionnaire d'un monde à notre main. C'est une étape par laquelle il fallait passer. Jacques Perrin m'a fait basculer dans une autre perspective. Il m'a dit: "Sois poisson parmi les poissons ; efface-toi." Il m'a fait réaliser que l'on ne comprend l'autre que dans la rencontre, que les relations qui se tissent nous font entrer en empathie avec le monde qui nous entoure. Cette nécessaire humilité et ces égards pour les autres m'ont sans doute valu les moments les plus "pleins" en plongée. Le vivant n'est qu'interdépendances et liens.

Lire aussi> Bruno David: "J'ai vu les paysages se modifier, les espèces invasives arriver"

Quels sont vos grands souvenirs sous l’eau?

François Sarano: Il y en a beaucoup. J'évoque souvent cette rencontre avec une raie manta du côté de Sumatra dans les années 1990. Elle a insisté à plusieurs reprises pour initier une relation lors de ma plongée, elle a accepté une caresse, puis elle m'a accompagné à la remontée, allant jusqu'à m'entourer de ses ailes, comme dans une danse. Ces images sont restées fameuses. À l'époque, ces animaux à sang-froid étaient considérés comme des machines vivantes, remplaçables, plutôt que des individus sensibles et singuliers. Cette aventure a changé mon regard. Il y a eu aussi les grands requins blancs que j'ai côtoyés après ma rencontre avec une femelle, Lady Mystery, au large du Mexique lors du tournage d'Océans, et une famille de cachalots aux individus très différents et qui m'a adopté.

À une échelle individuelle, que pouvons-nous faire?

François Sarano: D'abord on peut utiliser son temps pour tisser ou retisser des liens avec les autres et avec notre milieu. Téléchargez une application comme Merlin Bird par exemple, pour reconnaître les oiseaux autour de vous, passez du temps avec vos enfants et vos petits-enfants, marchez pieds nus et portez attention à tout ce qui vous entoure. Il faut réduire le dualisme homme-nature qui a tout abîmé. C'est le premier pas et ça apporte de la paix et du bien-être. Il y a ensuite d'autres formes d'engagement individuel simples comme vacancier, comme consommateur. En l'occurrence, il faudrait réduire sa consommation de poisson. Par ailleurs, les poissonniers ont depuis 2014 l'obligation de mentionner les engins de pêche utilisés: évitez le chalut, la drague, la senne tournante, la palangre. Refusez les sushis de thon rouge et le saumon. Sachez aussi que les poissons carnivores d'aquaculture (bar, daurade, thon) sont nourris avec la farine d'autres petits poissons pêchés par tonnes, là où ils devraient alimenter les habitants des pays les plus démunis. Privilégiez, si vous le pouvez, les poissons pêchés à la ligne de traîne ou à la ligne à main ; préférez les huîtres et les moules aux crevettes. Quand un ami pêcheur m'offre un poisson, je le mange avec plaisir, mais je sais que c'est un trésor.

Deux livres

Justice pour l'étoile de mer Coécrit avec une juriste spécialisée en droit de l'environnement, un plaidoyer, très accessible, pour faire reconnaître l'océan comme une entité vivante dotée de droits. De Marine Calmet et François Sarano, éd. Actes Sud, 96 p., 12€.

Sauvons l'océan! Les 10 actions pour (ré)agir! Un petit ouvrage pratique, qui propose dix actions concrètes, de "l'immersion" avec masque et palmes à l'engagement associatif, en passant par nos habitudes alimentaires. De Véronique et François Sarano, éd. Vagnon, 80 p., 7,95€.

Un site

longitude181.org Le site de l'association fondée par François Sarano propose de nombreux articles et informations (observation des cachalots, des requins, actualité des océans), mais aussi des expéditions de science participative, une charte du plaisancier

Prolongez votre lecture sur le sujet :

Commentaires (0)