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"Faut qu'on parle, c'est de l'huile dans les rouages dans une société où on a du mal à se parler"

Samedi 22 novembre, des inconnus qui ne pensent pas pareil ont passé quelques heures à dialoguer sur des sujets de société. Notre Temps a rencontré Genia et Emmanuel, binôme enthousiaste, qui se sont retrouvés à la Tréso, à Malakoff.

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Samedi, 10h, Genia, débarque transie dans sa doudoune noire à la Tréso, un tiers lieu coopératif où se tiennent des Repair café, karaoké, cours de couture… Mais ce matin, aucune trace de micro, apéro ou tournevis, Genia attend dans la cafeteria son "match". Nulle ambition d'amourette ou d'application de rencontre ici, elle a prévu de passer deux heures avec un inconnu aux opinions politiques différentes pour s'adonner à un exercice rare: un dialogue ouvert, respectueux et constructif. Une initiative portée par "Faut qu'on Parle", l'opération initiée par le Fonds Bayard et soutenue par Notre Temps, qui avait lieu samedi 22 novembre dans toute la France.

Malgré la météo hivernale et ses deux enfants en bas âge, Genia, 38 ans, a tout de même enfourché son vélo depuis Clamart pour rejoindre Emmanuel. "J'avoue que les -4 degrés ce matin ont failli me décourager", sourit-elle en se commandant un café. Vers 10h15, le trentenaire vient se présenter. Une boisson chaude chacun, un coin du bar donnant sur la fenêtre et c'est parti. Les deux sont venus un peu par hasard, ce sont des amis qui leur ont parlé de cette initiative… et elle les a convaincus. Elle, immigrée russe, mère de famille, consultante et militante écolo, particulièrement attachée à la démocratie. Lui, 33 ans, Parisien, ingénieur spécialisé dans les applications de géographie.

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Environnement, Europe, géopolitique...

12h, le café s'est rempli, quelques groupes discutent autour d'un café, un papa donne la becquée à son bébé, un artiste dispose des flyers pour sa prochaine exposition. Au calme, notre duo poursuit ses échanges. Pendant près de 2h, ils ont évoqué l'environnement, l'Europe, la démocratie, leurs inquiétudes communes, la géopolitique… S'éloignant des sujets pointés par le questionnaire initial. "J'étais poussé par la curiosité, j'ai envie d'échanger sur des sujets de société et de remettre en question mes opinions, explique Emmanuel devant son thé chaud. Le problème, c'est qu'on était à peu près d'accord!", rigole-t-il. "Mais on n'a pas parlé d'encadrement des loyers, t'en penses quoi?", le relance Genia. "J'avais mis non", répond Emmanuel. "Pourquoi?", interroge-t-elle, un peu surprise. "Soit on le fait partout, soit nulle part parce que ça crée un déséquilibre entre les villes." "Alors on est plutôt d'accord, je pensais que tu dirais: 'les pauvres propriétaires, on les prive d'un droit'..." 

Est-ce qu'il y a des sujets qu'ils n'arrivent pas à aborder sereinement? "Quelqu'un qui nierait le changement climatique, ça me tendrait", avoue Emmanuel. "Heureusement, il n'y en a plus beaucoup", complète Genia. Elle, ce qui la fait trembler de rage, ce sont les personnes qui jettent leur mégot dans la rue. "Je ne saurai pas arrêter quelqu'un et lui dire pacifiquement, avoue Genia. Mais peut-être que tu l'as fait juste avant de me rejoindre?" "Pas de risque, je ne fume pas", rigole Emmanuel. 

Comme souvent, quand on prend le temps, les arguments et l'écoute attentive ont permis de trouver des terrains d'entente. "Les questions étaient assez clivantes, mais les réponses ne sont jamais à 0 ou 100, souvent au milieu, analyse le jeune brun. D'où l'intérêt du dialogue, on ne peut pas répondre à des questions complexes par des réponses simples, c'est souvent un oui, mais... pourquoi..." "Et comment!", complète sa binôme.

Eux sont habitués à défendre leur point de vue. "Avec mes proches, on parle politique sans problème, témoigne Emmanuel. Mais mes parents, qui vivent en Corrèze, n'osent pas forcément aborder tous les sujets avec n'importe qui." Pour Genia, l'échange en famille s'avère moins évident. "Jusqu'à très récemment, l'environnement, c'était un non-sujet pour mes deux parents. Ils ont émigré en France depuis la Russie, le vrai danger c'est la guerre, pas le CO2! Pour eux, je m'amusais avec mon militantisme. Mon père a des opinions très fermes, c'est compliqué de parler avec lui. Sur les musulmans aussi, on sait qu'on n'est pas d'accord et on évite le sujet. Il devrait faire "Faut qu'on parle"!"

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"Il faut continuer à échanger, soutenir ces initiatives!"

Est-ce que Genia et Emmanuel, pour qui c'était une première, recommenceraient l'année prochaine à participer à l'opération? "Bien sûr, il faut continuer à échanger, soutenir ces initiatives!, s'enthousiasme Genia. En plus, ça m'a fait découvrir un endroit chouette, je ne connaissais pas." Même écho positif en face. "Faut qu'on parle, c'est de l'huile dans les rouages dans une société où on a du mal à se parler." Mais ces deux trentenaires voudraient même aller plus loin. "Ce serait peut-être plus riche si on réunissait davantage de personnes avec un focus sur un sujet et un encadrement, pendant une heure, on débat, suggère Emmanuel. Pour avoir un cheminement d'idées et un compte rendu pour voir ce qui ressort."

Genia, elle, ne tarit pas d'éloges sur les conventions citoyennes. "On a un échantillonnage représentatif et opposé de la société française, justifie-t-elle. Et je trouve magique de voir que des personnes aux opinions diverses au départ, après des mois d'échanges, vont vers un point qui s'aligne. Ce genre d'expérience devrait être obligatoire pour tous les Français!" Nul doute que la démocratie participative a trouvé deux ambassadeurs convaincus…

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