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Avec Marion Leboyer, un nouveau regard sur les maladies mentales

Dépression, bipolarité, autisme… Non, ces maladies ne sont pas que "dans la tête" mais liées à la conjonction de facteurs génétiques, infectieux, immunologiques, environnementaux. La psychiatre Marion Leboyer s’active sans relâche à le démontrer…

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°669

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S'engager à décrypter les maladies mentales dans les années 1980, c'était comme partir en 1900 à l'assaut des terres vierges américaines: un parcours semé d'embûches. À l'époque on pensait encore l'autisme lié à une mauvaise relation à la mère! Avec sa détermination de lionne, Marion Leboyer avait les atouts pour relever le défi. Biberonnée par des parents universitaires, elle grandit dans l'idée que transformer le monde passe par un esprit critique aiguisé. Pour elle, ce sera médecine option psychiatrie, "discipline qui avait et a toujours le plus besoin d'innovation", dit-elle sans sourciller. Et on devine l'ombre des patients souffrant de dépression résistante, trouble bipolaire, schizophrénie, ou autisme quand elle cite Albert Einstein: "Il est plus facile de casser un atome qu'un préjugé." En psychiatrie, on sort à peine du brouillard.

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Agnès Duperrin Marion Leboyer Dézoomer
© Eric Durand

Un pas vers les premiers antidépresseurs

Marion Leboyer, directrice adjointe du département de psychiatrie du groupe hospitalier Henri-Mondor de Créteil (94) et directrice générale de la Fondation FondaMental, Marion Leboyer, alors 25 ans, publiait un article sur la découverte d'un marqueur sanguin de la dépression. Tiens, la maladie serait donc biologique, comme le cancer ou le diabète? Ce coup de boutoir dans les fausses représentations ouvrira la porte à une famille d'antidépresseurs toujours très prescrits. Publier si jeune? L'énigme Leboyer est en marche, incapable de compter ses heures ou de distinguer semaine et week-end, rejoignant une équipe de chercheurs sitôt terminée sa journée auprès des patients. "J'ai découvert avec eux la puissance du travail en équipe, de la collaboration internationale…", se souvient-elle. Sa thèse sera un nouveau pavé contre les idées fausses avec la découverte en 2003 d'un gène de prédisposition à l'autisme, révolution qui réhabilite les mères. "Pour les autres maladies mentales, c'est plus compliqué car plusieurs gènes sont souvent en cause", indique-t-elle.

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D'autres pistes: un virus, banal comme la grippe, ou la pollution…

Convaincue que la génétique n'explique pas tout, la chercheuse s'intéresse aux facteurs environnementaux. "On a démontré, avec d'autres équipes, que la pollution, le stress, une mauvaise hygiène de vie, et aussi certaines infections y compris banales, peuvent intervenir dans le déclenchement de la maladie", explique-t-elle. Un virus banal comme celui d'une grippe? La voilà qui cite une pluie d'exemples: la terrible pandémie grippale de 1917, responsable d'une hausse du nombre d'enfants schizophrènes, touchés directement ou in utero. La pandémie de rubéole aux États-Unis en 1970, responsable d'autisme. Ces rechutes psychotiques liées aux pics de pollution, et ces dépressions après certains Covid… Explication: l'infection entraîne un phénomène inflammatoire qui déstabilise le système immunitaire, "et nous ne sommes pas tous égaux pour nous défendre", confirme la chercheuse. Le développement de l'imagerie médicale qui visualise des anomalies dans le cerveau des patients ouvre une nouvelle fenêtre: "Nous savons désormais soigner par stimulation transcrânienne des dépressions résistantes, des troubles obsessionnels compulsifs, des schizophrénies, un grand progrès!" se réjouit-elle.

Le microbiote en cause, hélas la recherche sur pause

Et ce n'est pas tout: chercheuse à 360 degrés, la voilà qui pointe l'impact de notre hygiène de vie – alimentation, activité physique, sommeil – sur notre psychisme. "Nous avons démontré un lien entre des anomalies du microbiote et l'autisme ou la dépression, mais nos recherches sur le réensemencement de la flore intestinale sont sur pause depuis 2013, par manque de financement", regrette Marion Leboyer. Et que dire de la mauvaise prise en charge des maladies somatiques en cas de maladie psychique? "La première cause de mortalité de nos patients est les maladies cardio-vasculaires, pas le suicide", rappelle-t-elle. Une idée fausse de plus.

Il est temps de tenir compte de toutes ces découvertes. Car trouver le bon diagnostic peut suffire à guérir! Voyez cette mère de famille soudain victime d'hallucinations auditives et visuelles stoppant sa vie professionnelle, familiale, amicale. Jusqu'au diagnostic de "psychose auto-immune": "La maladie repérée par une prise sang a été résolue par un traitement anti-inflammatoire, et les troubles ont disparu comme ils étaient apparus!" Avec l'intelligence artificielle, on pourra repérer des points communs parmi les millions de données des malades, pour orienter sur des traitements plus précis et personnalisés. Marion Leboyer est troisième sur le podium mondial des chercheurs ayant le plus publié sur les troubles bipolaires. Pas par prétention, notion inconnue pour elle, mais pour aller plus loin. "Et parce qu'une femme doit en faire dix fois plus pour être considérée." Elle a reçu le prestigieux Grand Prix Inserm, graal des chercheurs. Tellement mérité!

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Qu'est-ce qu'un centre expert?

• Créée en 2007 à l'initiative du ministère de la Recherche, la Fondation FondaMental a fondé 55 centres experts en maladies mentales qui ont accueilli 20 000 patients en France. Reconnue d'utilité publique, elle est financée notamment par les dons des particuliers et mécènes. 

Plus d'infos sur fondation-fondamental.org

• Dans les centres experts, des bilans diagnostics sont réalisés sur prescription médicale, pour définir une stratégie thérapeutique personnalisée. À la clé, moins de symptômes, deux fois moins de réhospitalisations de patients bipolaires. Mais il faut compter des mois d'attente pour obtenir un rendez-vous par manque de médecins et de fonds.

• Les troubles psychiques touchent une personne sur quatre au cours de sa vie.

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