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Amélie Nothomb: "Pour ma mère, être une fille, c'était être décevante"

En 2021, Amélie Nothomb remportait le prix Renaudot avec "Premier Sang", qui narrait l’incroyable histoire de son père et de sa très curieuse famille. Avec "Tant mieux", elle s’attaque à la branche maternelle et… c’est bien pire!

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°670

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Votre mère semble tout droit issue d’un roman d’Amélie Nothomb… Est-ce elle qui vous a transmis votre point de vue très spécial sur les êtres?

Amélie Nothomb: Très largement. Contrairement à mon père, elle parlait beaucoup et m'a raconté très tôt son enfance riche de détails. J'étais stupéfaite des abominations qu'elle avait vécues et de la bonne humeur avec laquelle elle les racontait. "Ah vraiment, ta grand-mère t'a forcée à manger ton vomi? Ah vraiment, ton père battait ta mère?" Sa manière d'être, joyeuse et énergique, m'a évité de basculer vers mon propre côté obscur tandis que ses histoires ont marqué mon imaginaire.


Mais peut-être est-ce vous qui êtes capable de raconter votre histoire familiale comme un roman, en mettant en scène une grand-mère tueuse en série… de chats.

Amélie Nothomb: Cette histoire est parfaitement vraie. Jusqu'à ce que ma grand-mère devienne impotente, les chats ont eu tendance à disparaître dans son quartier. J'étais horrifiée. Toutefois, pour construire un roman, il faut accomplir un travail personnel sur la matière première. Ici c'était presque handicapant tant elle était hyperbolique. Ce que j'écris est relativement mesuré à côté de ce que ma mère racontait et lorsqu'elle écrivait c'était un délire de points d'exclamation.

Comment, enfant, perceviez-vous les brimades dont les femmes de votre famille ont été les victimes?

Amélie Nothomb: Dans la bouche de ma mère, les brimades, c'était normal, une femme ça en prenait plein la figure, c'était la règle. Je l'entends encore me dire, "nous étions trois sœurs, trois déceptions". Être une fille, c'était être décevante. Même si elle a été une mère aimante, il en restait quelque chose. Mon frère aîné avait un statut très spécial, tandis que ma sœur et moi entendions ces petites phrases insidieuses comme "Se mettre en colère, c'est vilain chez une fille", etc.

Est-ce pour cette raison que vous et votre sœur n'avez pas souhaité avoir d'enfants?

Amélie Nothomb: Ma mère trouvait ça inqualifiable. Une femme devait avoir des enfants, surtout dans un milieu aristocratique comme le mien. Par chance, mon frère a été parfait, il est père de six enfants. Ça nous a déchargées, ma sœur et moi, de cette obligation. Sans doute n'avons-nous pas souhaité prolonger cette lignée néfaste. La féminité a été vécue par nous comme un énorme problème. C'est Marguerite Yourcenar qui m'a sauvée. Elle venait d'un milieu similaire au mien. Par sa simple existence, elle me signifiait qu'il était possible d'écrire, de ne pas se marier, de devenir un monument.


Pourquoi sommes-nous si attachés à nos mères aussi dysfonctionnelles soient-elles?

Amélie Nothomb: À cause de notre instinct de survie. Enfant, aimer sa mère, c'est aimer sa propre vie. J'aimais profondément mon père mais ce n'était pas le même amour, il était plus sain, plus équilibré, sans excès. Avec ma mère, ça a toujours été passionnel. Et puis, sa disparition est survenue après celle de mon père, c'est elle qui a fait de moi une orpheline.

Qu’est-ce que l’absence des parents en ce monde a changé en vous?

Amélie Nothomb: Je crois avoir assimilé quelque chose de chacun d'eux. L'année qui a suivi sa mort, mon père m'a beaucoup parlé alors qu'il disait peu de choses de son vivant. Pour ma mère, c'est l'inverse. Mais quelque chose de sa philosophie de vie est en train de faire son chemin. Elle savait prendre de la distance avec le comportement des gens. "Allons", disait-elle. Comme si rien n'était grave. Je crois être en train d'acquérir un peu de sa sagesse et de son optimisme. Je passe toujours mes vacances dans la demeure familiale des Ardennes belges. Leur absence est étrange, mais il y a toute la famille de mon frère. J'ai l'impression qu'il est, de nous tous, le seul personnage normal!

Qu’attendez-vous de la publication de ce livre sur votre mère?

Amélie Nothomb: Je n'avais jamais parlé de ma mère. Alors que mon père a toujours eu une existence officielle, personne n'a jamais évoqué ma mère. Lorsque mon père est mort, beaucoup de gens l'ont su. Pour ma mère, personne. Même moi, je ne parvenais pas à le dire. Quand on me demandait de ses nouvelles, je répondais: "Ça va." Il était temps que je lui rende justice.

Vous écrivez trois ou quatre livres par an, comment choisissez-vous celui que vous allez publier?

Amélie Nothomb: Ce livre sur ma mère était une nécessité. Pour les autres, je n'ai pas vraiment de critères hormis que ce soit un roman écrit dans l'année. Je pourrais piocher dans mes anciens manuscrits mais je ne le fais pas. Je les conserve tous entre Bruxelles et Paris, rangés dans des boîtes à chaussures. Sinon, je n'ai pas d'autre critère que mon instinct et mon désir.

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© Léa Crespi/ Pasco

Quel livre conseilleriez-vous à un néophyte d’entrer dans votre œuvre?

Amélie Nothomb: N'importe lequel. Nombre de mes lecteurs sont arrivés par N'importe lequel. Nombre de mes lecteurs sont arrivés par Stupeur et Tremblements et le conseillent à leur entourage. Pourquoi pas? 

Vous avez accepté de devenir marraine du Prix des lecteurs de Notre Temps. Qu’est-ce qui vous touche dans ce prix qui récompense un premier roman écrit par un auteur de plus de 50 ans?

Amélie Nothomb: Je trouve formidable d'aller contre tous ces gens agaçants qui pensent que la jeunesse est une qualité. Il n'y a pas d'âge pour commencer à écrire. C'est de toute façon si difficile de s'y mettre, quel que soit l'âge.

Vous auriez des conseils à donner à ceux qui voudraient s’y mettre?

Amélie Nothomb: De ne pas écouter de conseils.

Et vous, avez-vous fait quelque chose de spécial après 50 ans?

Amélie Nothomb: Oui, j'ai écrit le grand roman auquel je rêvais depuis que j'avais 12 ans. Soif était le grand projet de ma vie. J'attendais d'être prête mais j'ai enfin compris que je ne le serai jamais. Car comment s'estimer prêt à écrire la passion du Christ à la première personne? En 2018, je me suis dit qu'il était temps que je m'y mette. Ce que j'avais écrit avant n'avait servi qu'à me faire les muscles, et là, c'était maintenant ou jamais. C'est vraiment mon livre le plus important à mes yeux.

Comment vivez-vous l’avancée en âge?

Amélie Nothomb: Maintenant que le but de ma vie, écrire Soif, est réalisé, cela m'indiffère. Ce qu'on réalise avec l'âge, c'est que l'âge n'existe pas. Bien sûr, l'apparition d'une nouvelle douleur ne m'amuse pas, mais dans ma tête, je ne vois aucun changement.

Faites-vous du sport?

Amélie Nothomb: Je fais beaucoup de vélo. En dépit d'un grave accident survenu il y a quelques mois, j'ai fini par remonter en selle. Je craignais de ne pas en être capable, mais finalement, j'ai surmonté mon appréhension.

Avez-vous un rêve que vous souhaitez réaliser?

Amélie Nothomb: Je n'ai pas de rêve essentiel à réaliser mais j'aimerais beaucoup aller un jour en Islande.

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Tant mieux, d'Amélie Nothomb

Une petite fille belge est envoyée un été chez sa grand-mère maternelle qu'elle connaît à peine. L'aïeule fait subir à l'enfant toutes sortes de sévices. La petite n'a pour toute compagnie qu'une cuillère en bois qu'elle nomme Maïzena. Peu à peu, elle découvre que sa grand-mère a un point faible ; elle n'aime que ses chats. De retour chez elle, elle comprend que sa propre mère tue les chats du quartier pour se venger de l'absence d'amour maternel. Cette petite fille résiliente, capable de dire "Tant mieux" à tout, c'est la mère d'Amélie.

Tant mieux, éd. Albin Michel, 216 p., 19,90€

Amélie Nothomb en 6 dates:

1966 Amélie Nothomb naît le 9 juillet 1966 à Etterbeek selon les archives officielles ou, selon ses dires, le 13 août 1967 à Kobe au Japon d'un père est diplomate. Elle est la cadette de trois enfants.

1984 Rentre en Belgique pour y suivre des études de philologie pour suivre les pas du philosophe Nietzsche.

1992 Elle publie son premier roman L'Hygiène de l'assassin.

1999 Sortie de son roman le plus célèbre Stupeur et Tremblements.

2021 Elle obtient le Prix Renaudot avec Premier Sang qui raconte l'histoire de son père, décédé en 2020, et de sa famille paternelle aristocratique.

2024 Sa mère décède le 11 février. Encore en état de choc, Amélie commence l'écriture de Tant mieux sur sa lignée maternelle.

La vie d'Amélie en trois romans

 Métaphysique des tubes (2000) Récit de ses trois premières années qui scelleront son attachement viscéral à la culture japonaise. 

Sabotage amoureux (1993) À 6 ans, Amélie vit en Chine et jette son dévolu sur une fillette qu'elle va tenter de séduire. Elle a une relation difficile avec son physique qu'elle n'aime pas tandis qu'elle magnifie celui des autres filles. 

Biographie de la faim (2004) À travers le prisme de l'anorexie, l'écrivaine évoque son adolescence, dont le traumatisme du viol subi au Bangladesh. Tous publiés aux éditions Albin Michel et disponibles au Livre de Poche.

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