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Albert Schweitzer, le Grand Docteur aux milles vies

Brillant théologien, musicien raffiné, médecin missionnaire audacieux, prix Nobel de la paix, Albert Schweitzer a connu une popularité sans précédent avant de disparaître il y a tout juste soixante ans. De lui, l’histoire a retenu l’œuvre humanitaire dans la jungle gabonaise, mais aussi la figure symbolique du paternalisme occidental.

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°670

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Mai 1912. Après des mois d'un labeur acharné, le corps d'Albert Schweitzer lâche. Une vilaine angine, ayant dégénéré en infection générale, a eu raison de sa vaillance. Alité, forcé au repos pendant des mois, l'homme de 37 ans, fraîchement diplômé de médecine, est contraint de retarder son départ pour l'Afrique. Le rêve de devenir médecin missionnaire dans un hôpital de campagne, au Gabon, s'éloignerait-il? Des années pourtant qu'il préparait ce voyage, la grande œuvre de sa vie.

Ordonné pasteur pour offrir quelque chose au monde

Une quinzaine d'années plus tôt, le jeune homme, citoyen allemand né en 1875 dans une Alsace annexée par l'Allemagne depuis quatre ans, avait eu une révélation. Après une enfance heureuse, passée dans la petite bourgade de Gunsbach, près de Münster, au sein d'un foyer aimant composé d'un père pasteur et d'une mère férue de politique, le garçon de 21 ans s'était réveillé dans une sorte d'éblouissement: "En 1896, aux vacances de la Pentecôte, par un rayonnant matin d'été […], l'idée me saisit soudain que je ne devais pas accepter mon bonheur comme une chose toute naturelle et qu'il me fallait donner quelque chose en échange." Il se fait alors la promesse qu'à partir de l'âge de 30 ans, il se mettra "au service direct de l'humanité" et consacrera sa vie à aider les autres.

Brillant, il maîtrise aussi bien les cultures allemande et française. Doté d'une solide constitution lui permettant de ne dormir que quelques heures par nuit, il mène alors de front des études de philosophie et de théologie à l'université de Strasbourg, tout en suivant des cours de musicologie. En 1900, alors qu'il achève une thèse portant sur Kant, il est ordonné pasteur par l'Église luthérienne d'Alsace et de Lorraine et devient vicaire de la paroisse Saint-Nicolas à Strasbourg. En parallèle, le passionné du Nouveau Testament enseigne à la faculté de théologie protestante de Strasbourg et écrit des ouvrages sur Jean-Sébastien Bach, Jésus ou l'apôtre Paul. Organiste confirmé, enseignant apprécié, prédicateur courageux et écouté, il est promis à une belle carrière. Pourtant, s'il ressent un "besoin inné" de prêcher, il sait au fond de lui que cet avenir ne lui convient pas totalement. L'homme de foi et de paroles a besoin d'action.

Médecin, maçon, charpentier…

L'idée qui va changer sa vie lui vient en 1905. Il racontera plus tard que c'est en feuilletant une brochure de la Société des missions évangéliques de Paris, qu'il découvre qu'on recherche des médecins volontaires pour partir soigner des patients défavorisés au Congo français. Albert Schweitzer a trouvé sa vocation. Déjà âgé de 30 ans, il entame un cursus de médecine à Strasbourg et se spécialise en médecine tropicale, sans pour autant délaisser ses activités d'auteur, de musicien et de pasteur. Au terme de ces sept nouvelles années d'études, il est diplômé mais harassé physiquement et mentalement par le dur labeur. Il lui faudra quelques mois pour récupérer.

Le 21 mars 1913, l'heure du départ sonne enfin. Albert Schweitzer quitte Gunsbach pour Lambaréné, au Gabon. Hélène Bresslau, qu'il a épousée quelques mois plus tôt, l'accompagne. La jeune femme est si investie dans le projet qu'elle a accompli des études d'infirmière pour mieux le seconder. Un mois plus tard, le couple et ses malles débarquent enfin sur les rives du fleuve Ogooué, où les époux sont accueillis à la mission protestante d'Andendé.

Sur place, les conditions matérielles sont rudimentaires. Cela ne les empêche pas d'être tout à leur tâche et, face à l'afflux de patients, le couple installe son premier dispensaire dans un vieux poulailler nettoyé et aménagé. Albert Schweitzer, à la fois maçon, charpentier et médecin, se donne corps et âme à son projet. Au mois de mai, il recrute comme infirmier et interprète un jeune homme, cuisinier de métier, parlant parfaitement le français et les dialectes locaux. Dans ses mémoires, Schweitzer racontera que Joseph Azowani, issu de l'ethnie Galoa, surprenait parfois ses interlocuteurs par des expressions tirées de son ancienne profession. "Cet homme a mal dans le gigot droit. Cette femme a des douleurs dans les côtelettes gauches et dans le filet." Ensemble, ils accueillent les dizaines de malades atteints d'affections variées — paludisme, lèpre, maladies cardiaques et pulmonaires, problèmes dentaires — qui se présentent chaque jour. Les premiers mois passés à Lambaréné confortent le médecin dans les pensées qu'il exposait dès ses premiers prêches en Alsace: son travail humanitaire est conçu comme une manière de réparer les dommages générés par la colonisation. "Qui pourra jamais évaluer les maux causés par l'eau-de-vie et les maladies que nous leur avons apportées?" s'interroge-t-il ainsi en 1921 dans À l'orée de la forêt vierge, livre qui contribuera à faire connaître à un large public, son projet médical et humanitaire.

Prendre soin de tous les vivants

Cette première expérience gabonaise est stoppée net par la Première Guerre mondiale. Albert Schweitzer et sa femme sont des citoyens allemands en terre française et, en septembre 1917, ils sont renvoyés en Europe et incarcérés. De retour en Alsace à l'été 1918, malade et ruiné par le gouffre financier qu'a été le premier dispensaire, il reprend ses fonctions à la paroisse SaintNicolas de Strasbourg. Dans ses prêches, il développe une nouvelle pensée qu'il a élaborée dans la jungle gabonaise, fondée sur ce qu'il a appelé "le respect de la vie". Aboutissement de nombreuses années de recherches philosophiques, cette nouvelle éthique prône la bienveillance envers tout être vivant et impose à chacun d'améliorer le sort de ces êtres (humains, animaux ou végétaux) par ses actions. Selon lui, l'humain n'est pas au-dessus de la "Création", mais une forme de vie parmi les autres. Ces conceptions ont pu conduire à le présenter en précurseur de l'écologie et des droits des animaux, même si, dans ses réflexions, Albert Schweitzer ne se cantonnait pas à évoquer la vie s apportées?" s'interroge-t-il ainsi en 1921 dans À l'orée de la forêt vierge, livre qui contribuera à faire connaître à un large public, son projet médical et humanitaire.  

Aboutissement de nombreuses années de recherches philosophiques, cette nouvelle éthique prône la bienveillance envers tout être vivant et impose à chacun d'améliorer le sort de ces êtres (humains, animaux ou végétaux) par ses actions. Selon lui, l'humain n'est pas au-dessus de la "Création", mais une forme de vie parmi les autres. Ces conceptions ont pu conduire à le présenter en précurseur de l'écologie et des droits des animaux, même si, dans ses réflexions, Albert Schweitzer ne se cantonnait pas à évoquer la vie biologique mais aussi la vie spirituelle au sens large. Ceux qui sont passés par Lambaréné se souviennent qu'une foule d'animaux peuplaient les lieux, aux côtés des patients et du personnel de l'hôpital. Tous portaient des prénoms qu'Albert Schweitzer affectionnait. Il y avait la chèvre surnommée Madame Martin, le mouton Daniel, les canards Annette et Sylvia et, bien sûr, le pélican Parsifal, un drôle d'oiseau, pas toujours très sympathique aux dires de certains témoins, sur lequel le médecin écrira Histoire de mon pélican en 1963.

Lorsqu'il retourne au Gabon en 1924, âgé de 49 ans, il est seul cette fois – la santé d'Hélène ne lui permettant plus de le suivre, ni d'emmener leur fille, Rhena, née en 1919 –, et est alors bien décidé à faire grandir le "projet de sa vie". Il ne quittera plus vraiment les rives de l'Ogooué où il aimait tant promener sa longue silhouette dégingandée, surmontée d'une épaisse chevelure blanche. Durant les sept années passées en Europe, grâce à ses concerts et des séries de conférences, il a pu réunir les fonds nécessaires à la fondation d'un nouvel hôpital plus moderne, bâti non loin du précédent. Son épouse, qui ne viendra plus au Gabon que pour des brefs séjours, poursuivra ce travail de collecte depuis l'Europe. Opérés, accouchées, "malades mentaux" et patients tuberculeux sont accueillis au nouveau centre dans des cases mieux ventilées, toutes pourvues de moustiquaires. Si le confort reste tout de même sommaire, les familles sont invitées à s'installer dans les lieux, aux côtés des malades, pour mieux s'occuper d'eux. "Ici, ce n'est pas un hôpital, c'est un village où l'on soigne, où l'on guérit", faisait-il remarquer dans l'une de ses nombreuses correspondances. Des années plus tard, le site sera complété par un "village de lumières", destiné aux lépreux grâce, notamment, à la dotation du prix Nobel de la paix qu'il reçoit en 1952.

Une prodigieuse notoriété pour le "Grand Docteur"

Car le "Grand Docteur" comme le surnommaient ses patients, est aussi un homme de réseau qui a su promouvoir son œuvre bien au-delà des frontières alsaciennes et gabonaises. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, les médias de part et d'autre de l'Atlantique lui assurent une renommée internationale célébrant, dès 1947, dans le magazine américain Life, "le plus grand homme du monde". Le Time, lui, vante "l'un des hommes les plus extraordinaires de l'époque contemporaine", tandis que Paris-Match consacre un feuilleton à son œuvre humanitaire. Le Grand Docteur devient une icône que nombre de biographies élogieuses, mais aussi d'œuvres de fiction viennent nourrir. En 1950, la pièce de théâtre Il est minuit, Docteur Schweitzer, de l'écrivain catholique Gilbert Cesbron, contribuera largement à sa popularité, tout comme le film qui en est tiré dès 1952 avec Pierre Fresnay dans le rôle-titre.

En France comme en Allemagne, honneurs et distinction se multiplient jusqu'à la consécration, en 1952, du Nobel. Trop occupé à l'hôpital, il n'ira récupérer son prix que l'année suivante, des mains de l'ambassadeur de France en Norvège. Cette récompense va lui donner l'impulsion d'un nouveau combat. Marqué par l'usage de la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki puis par le décès, en 1955, d'Albert Einstein dont il partageait les idées, Albert Schweitzer va poursuivre la lutte menée par son ami et, jusqu'à la fin de sa vie, s'engager pour l'abolition des essais et des armes nucléaires.

… et quelques ombres

Ces états de service n'empêchent pas de sévères critiques de s'abattre sur lui. Premier contempteur: Jean-Paul Sartre, son petit-cousin (sa mère, Anne-Marie, est la cousine d'Albert Schweitzer), qui le présente comme "le plus grand filou qui soit". Le contexte des années 1960, marqué par la marche vers l'indépendance de nombreux pays africains, va amener à présenter le "grand docteur blanc", casque colonial vissé sur la tête, comme le parangon du paternalisme. Certains ont dénoncé son autoritarisme et sa dureté envers ses collègues, ainsi que la vétusté et les mauvaises conditions d'hygiène de son hôpital. D'autres ont pointé le racisme latent de certains textes dans lesquels il décrit les colonisés comme des "petits frères". Informé des critiques, il refuse d'y répondre: "Le plumage dont m'a doté le destin fait que tout ce que l'on dit ou écrit contre moi glisse sur moi comme l'eau sur une oie." À ses yeux, seule l'action comptait. Il poursuivra son œuvre au Gabon jusqu'au bout. Le docteur Albert Schweitzer meurt à Lambaréné le 4 septembre 1965, à l'âge de 90 ans. Il est inhumé le lendemain dans un petit carré aménagé entre fleuve et forêt au pays des ngangas, les sorciers-guérisseurs en langue fang.

Sources

 Albert Schweitzer, de Matthieu Arnold (éd. Fayard, 2025).

Albert Schweitzer: autopsie d'un mythe, documentaire de Georg Misch, 2010.

  • Ses écrits:

Respect et responsabilité pour la vie (éd. Arthaud) et Souvenirs de mon enfance (éd. Albin Michel).

L'actualité: la commémoration de sa mort il y a soixante ans, le 4 septembre 1965

Albert Schweitzer est né il y a cent cinquante ans et mort il y a soixante ans, le 4 septembre 1965. Le médecin et pasteur alsacien fait l'objet de nombreuses célébrations à Gunsbach (Haut-Rhin), où sa maison est devenue un musée. Des concerts, des visites et des conférences y sont organisés cet automne en mémoire de son action.

Plus d'infos sur schweitzer.org ou au 03 89 77 31 42.

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